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Gueule de bois

Episode 6

21 h 10

Je fais le tour de mon salon les ongles plantés dans les bras. J’ai envie de shooter dans les meubles. Pour qui se prennent ces gens ? Ils font les malins, piègent ma maison avec des messages de mauvais thriller, osent jouer avec moi et avec mes peurs comme si j’étais un être faible et impressionnable. Zoé ose jouer avec moi ; car je reste persuadée qu’elle est derrière tout ça.
Ce qui m’énerve le plus, bien sûr, c’est que ça marche. Je me comporte exactement comme cet être faible et impressionnable. Je me sens ridiculement fragile.
Je veux lui montrer que je ne me laisse pas contraindre par ses ordres idiots. Je suis à deux doigts d’aller effectivement casser la fenêtre et de fuir à travers champs, mais l’heure tardive me rebute. Il fait complètement noir, je vais me retrouver chez les voisins à 21 h 30, j’aurai l’air fine. Curieuse manière de montrer que je n’ai pas peur, surtout.
Qu’ils aillent se faire foutre avec leur jeu de piste à la con, je vais faire mon droit pénal des affaires et dormir. Comme prévu. Demain matin, je force la grande fenêtre avec une chaise et je vais chez les voisins. S’ils sont absents, je marche jusqu’au village, tant pis si ça me prend une plombe. Rien ne pourra m’empêcher de m’en sortir. Je ne joue plus.

Je me cale sur un coin de table avec mon ordinateur et mes fiches bristol. Je fais défiler jusqu’au chapitre 6. Instantanément, j’oublie tout et me laisse absorber par mon cours.
Enfin, c’est ce que j’aimerais pouvoir affirmer. Cette histoire de nuit des grenouilles me revient sans cesse en tête.
Je fiche une première sous-partie et mon regard se perd dans le vague, vers la bibliothèque de mes parents. La nuit des grenouilles, ça ressemble à un titre de bouquin. Je l’avais acheté à mon père il y a des années, je crois.
Je m’enfonce le stylo dans le crâne. Je ne joue plus, j’ai dit. Zoé voulait me déconcerter avec sa formulation sybilline, c’est évident, je ne peux pas me permettre de faire ses quatre volontés. Oh, je sais bien qu’il n’y a personne, je sais bien qu’elle ne me voit pas, même si j’ai toujours le couteau à côté de moi. C’est une question de fierté personnelle. Je ne peux pas me montrer aussi manipulable.
Je fiche une deuxième sous-partie, une troisième. Mais vérifier la bibliothèque, juste pour voir si le livre est là, ça ne mangerait pas de pain, non ? Plus tard. Je termine mon chapitre et j’y vais.
Je pousse un grognement d’agacement et me lève en laissant ma phrase en plan. Esprit faible. Je trouve le livre sur la deuxième étagère. Le résumé ne me livre aucun genre d’indice ; je fais défiler les pages et trouve un post-it.

3

Tu te rappelles la soirée d’Antonin ?

J’arrache le post-it, révélant en-dessous le titre du chapitre : « Refoulement ». Je claque sèchement le volume et froisse lentement le post-it.
Oui, je me rappelle la soirée d’Antonin. C’était chez ses parents, là aussi, mais ils habitent moins loin que les miens de toute civilisation. On avait allumé un feu dans le petit jardin mais, passé une certaine heure de la nuit, tout le monde était rentré à l’intérieur, sauf Zoé et moi. Je me souviens, maintenant, il y avait une petite mare dans ce jardin, et des grenouilles qui faisaient un bruit d’enfer. J’aurais aimé dire que j’avais oublié la nuit. J’avais juste oublié les grenouilles.
J’ai littéralement passé la soirée à parler avec Zoé, en fait. C’était avant de... savoir. Je me suis fait la réflexion amère, après coup, que ses mots contenaient mille signaux d’alarmes que j’avais préféré ignorer. On faisait la liste de nos névroses. Elle me disait percevoir trop vivement chaque seconde de sa vie lui filer entre les doigts. Elle sentait presque sous ses pieds la Terre tourner à mille cent kilomètres à l’heure. Cette conscience accrue la plongeait dans une angoisse constante qu’elle ne calmait qu’en étant active en permanence, à la recherche de sensations nouvelles, toujours plus fortes, toujours plus profondes. Un besoin d’être active, mais surtout d’être active différemment des autres, loin des modèles préconçus, alors elle allait à rebours de la société, à rebours de tout ce qu’on attendait d’elle, quitte à foutre sa vie en l’air.
Je l’écoutais en hochant la tête et je crois que je n’ai tout simplement pas osé lui demander ce qu’elle entendait par « à rebours de la société ». J’étais, je dois le reconnaître, fascinée par ce personnage tout en contrastes, tout en intensité. Par l’ardeur du feu qui brûlait en elle. J’y trouvais une résonance lointaine avec ma propre personnalité, avec cette acuité, cette ferveur de vivre que je ne voyais en personne d’autre. Et puis j’ai su que sa drogue dans la vie, c’est d’en vendre à des gens désespérés. Zoé n’est même pas une vague revendeuse de rue, elle commerce dans des sphères bien plus hautes. Ou bien plus basses.
Mais qu’importe. C’est derrière moi. L’important, c’est pourquoi Zoé veut que je m’en souvienne.
Je me suis beaucoup livrée, ce soir-là. Quand ç’a été mon tour de faire la liste de mes angoisses, j’ai bien sûr parlé de ma monomanie du self-control et de mon incapacité à lâcher-prise. Des problèmes que ça me pose dans les relations sociales, de ma difficulté à faire confiance. Du fait que je m’oblige à me transformer en robot dès que je ressens quelque chose, parce que tous mes sentiments sont beaucoup trop intenses et que je suis terrifiée de ne pas contrôler la souffrance.
Je me mords la lèvre. Zoé savait que me coincer dans ma maison me mettrait dans un sale état, et ce parce que je le lui ai dit. Toute cette histoire de grenouilles avait pour seul intérêt de me rappeler que je lui ai directement insufflé cette idée de supplice qu’elle a conçu pour moi sur-mesure.

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