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Gueule de bois

Episode 5

20 h 58

« Il y a quelqu’un ? lancé-je. »

Aucun ricanement glauque ne me répond, ni même un froissement d’étoffe suspect. Évidemment qu’il n’y a personne. J’ai sillonné toutes les pièces à plusieurs reprises, je le saurais si je n’étais pas seule...
N’est-ce pas ?

Malgré mes efforts, j’ai le ventre noué, j’imagine une silhouette se glisser d’une pièce à l’autre quand j’ai le dos tourné. Je me sens mal, je sens mes pensées me paralyser. J’ai l’impression d’évoluer dans deux mondes à la fois, un où tous ces post-its est une blague ou une caméra cachée, et un où je suis l’héroïne d’un film d’horreur, je sens bien qu’il faut que je choisisse lequel mais j’en suis incapable.
Il n’y a personne. Je sais bien qu’il n’y a personne. Mais je prends quand même un couteau dans la cuisine pour refaire un tour de la maison. Et je garde quand même ce couteau à la main une fois que j’ai vérifié derrière chaque porte, dans chaque penderie et chaque panier à linge. Je suis devenue complètement parano, ça y est.
Mais qu’est-ce que j’y peux ? Il y a une présence autour de moi. Cette personne qui a ouvert mes meubles et volé mes objets emplit toujours l’atmosphère, c’est normal que j’aie froid dans le dos et que j’aie la sensation qu’elle est toujours là. Je souffle. Je vais me dépêcher de trouver ce qui a changé et de tout remettre en place.

Voilà, avoir un objectif simple me calme. Je ne supporte pas l’état où je suis en ce moment. Ne pas maîtriser la situation me fait perdre la maîtrise de moi-même et je déteste ça. Rien de ce qui est moi ne devrait m’échapper. Je débarrasse donc mon antre de toute trace de présence étrangère avant de chercher méthodiquement les potentiels post-its et messages restants. Zoé a l’air de bien aimer les cacher contre les parois et les plafonds, je me retrouve donc vite à quatre pattes sous les tables. Toujours sans lâcher ce couteau.
Je me cogne contre l’intérieur du bureau en me redressant brusquement.
Les plafonds.
En trois pas, je me retrouve à l’endroit qui figurait sur la photo de mon téléphone. Un bout d’armoire qui dépassait du cadre inférieur du cliché, ce devait être pour m’indiquer quelle plaque du faux plafond je devais soulever pour trouver le message suivant.
Après avoir failli tomber trois fois de la chaise où je me retrouve perchée sans parvenir à faire bouger la plaque d’un centimètre, je réalise que ce que je cherche est en fait scotché contre l’arrière de l’armoire. J’ai vraiment des réflexes de nana qui regarde trop de films.

J’ai un petit pincement au cœur en redécouvrant ma carte d’anniversaire, un imprimé stupide avec une blague sur la vieillesse, au dos duquel chacun a laissé un petit mot. Mes amis sont adorables, il y a même les noms de quelques absents à la soirée. Mais ce que je cherche, c’est la signature de Zoé, et j’ai un autre coup au cœur quand je la trouve. « En souvenir de la nuit des grenouilles. » Super, elle a décidé de se la jouer mystérieuse. Je lève les yeux au ciel.
Bien. Donc, Zoé s’est amusée à cacher ma carte d’anniversaire, mais aussi à laisser une photo dans la mémoire de mon téléphone pour que je puisse la retrouver. Elle voulait que je la trouve, mais que je ne la trouve pas facilement. Pour attirer mon attention dessus ? Est-ce que je dois réfléchir au sens caché, profond, de « la nuit des grenouilles » ?
J’envisage l’hypothèse selon laquelle c’est moi qui aurais pris le cliché. J’aurais vu Zoé faire et... voulu m’avertir moi-même, dans le futur ? Comme si je savais déjà que je n’allais pas me souvenir ? C’est tordu. Dans tous les cas, pourquoi Zoé aurait-elle voulu cacher cette carte ? Quel intérêt ? Si elle ne voulait pas que je la voie pour une obscure raison, autant la prendre avec elle. Avec mes quarante euros. Non, je ne l’ai toujours pas digéré.

Je vide l’armoire d’une partie de son contenu pour pouvoir la faire pivoter et vérifier qu’il n’y a rien d’autre, collé ou écrit, en pure perte. Je la repousse contre le mur avec humeur sans ranger mes affaires. Zoé aura vraiment foutu le bordel dans tous les sens du terme.
Soudain, il faut que je vérifie quelque chose. Je récupère les bouts de post-it froissés et jetés en me disant que c’est la deuxième fois de la journée que je fouille mes propres poubelles, puis je les compare avec la carte d’anniversaire.
De toute évidence, ce n’est pas l’écriture de Zoé. À vrai dire, c’est même extrêmement mal écrit, tandis que le stylo de Zoé a laissé sur le papier l’empreinte de belles boucles rondes. Je me mords la lèvre avec fébrilité. Je compare chacun des petits mots, un à un, fronce les sourcils, fouille dans les photos de la soirée, creuse ma mémoire, compare chacun des visages en arrière-plan avec les noms écrits en petit sur la carte. Après une triple vérification, le malaise me submerge.
Il n’y a personne à la soirée dont l’écriture corresponde. Je n’ai aucune idée de l’identité de l’auteur de ces putain de post-its.
Et qui que soit cet énorme tas de merde, il a voulu que j’en sois consciente.

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