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Gueule de bois

Episode 4

20 h 10

Zoé fait partie de ces gens que l’on dit « propres sur eux ». Coupe au carré, tailleur, flegme indéfectible : un physique typique d’étudiante en école de commerce. La première fois que je l’ai vue, j’ai dû me dire qu’elle avait l’air encore plus coincée que moi et que nos obsessions du contrôle respectives seraient un formidable sujet de conversation. Mais les apparences sont trompeuses, comme on dit. J’ai renoncé à toute amitié avec elle dès l’instant où j’ai su qu’elle avait les mains trempées jusqu’aux coudes dans un trafic d’héroïne il y a deux mois de ça, et encore, ce ne sont pas les seules rumeurs inquiétantes qui circulent à son sujet. Savoir si oui ou non je dois la dénoncer à la police est une question qui m’empêche encore de dormir la nuit.
Mais la question qui me préoccupe davantage ici et maintenant, c’est : quel intérêt pourrait avoir Zoé à se pointer à ma soirée pour me voler une pauvre carte SIM ? Envoyer des textos depuis mon numéro et me faire accuser de l’un ou l’autre de ses délits scabreux ? Beaucoup d’efforts déployés pour un résultat plus que douteux.
Ceci mis à part, je note qu’il y a eu plusieurs salves de photos au cours de la soirée. Une première, au tout début, quand j’avais encore l’esprit clair, avec un certain soin accordé à la composition de l’image ; une deuxième, aux alentours de 2 h 20, largement plus floue ; et puis cette photo de mon plafond, après quatre heures. Difficile d’imaginer ce qui a pu me passer par la tête.
En désespoir de cause, je vais voir mes anciens SMS, toujours à la recherche d’un quelconque souvenir. J’ai les messages de plusieurs personnes m’indiquant leurs horaires d’arrivée, la plupart aux alentours de 21 h, le dernier peu après 23 h. Ensuite, plus rien.

Je me pince l’arête du nez. Je me sens un peu ridicule, à jouer les détectives dans ma propre maison, d’autant plus que l’enquête piétine. J’ai l’impression d’être de ces abrutis que je croisais beaucoup en première année de licence, « tombés amoureux de la justice » en mangeant des pizzas devant des séries policières, persuadés que leur vie professionnelle ressemblerait à un film d’action. Là, moi aussi je suis clairement en train de me faire des films. Je le sais. Même si mon imagination délire, mon esprit pragmatique est au moins capable de s’en rendre compte.
Ha ha. C’est faux. Il n’y a pas d’explication logique simple et rassurante au fait que Zoé m’ait enfermée chez moi shootée aux somnifères. Même mon esprit pragmatique a disjoncté, à ce stade, il bat la campagne, il court à poil dans les plaines de mon cerveau embrumé avec un bonnet à clochettes.
Peut-être que je devrais tout simplement défoncer une fenêtre à coups de marteau.
Mes parents vont me traiter d’abrutie finie mais je ne vois pas d’autre solution. De toute façon, si je prends en charge les frais de réparation, ils ne devraient pas avoir grand-chose à me reprocher. Il y a une trousse de bricolage dans le bureau. Il me semblait que mes parents la laissaient sur l’étagère, mais je ne retrouve rien.
Rien sauf... Un post-it ?

4

Cherche plutôt sous l’évier :)

Okay. Je suis calme. J’ai compté jusqu’à cinq tout à l’heure et je suis calme. L’enfoirée qui s’est barrée avec mes clés a prévu que j’essayerais d’utiliser un marteau et elle s’est amusée à le changer de place avant de partir mais il n’y a toujours aucune raison de paniquer.
Rien dans le placard sous l’évier. Je ne sais pas si je suis davantage terrifiée ou frustrée. Je regarde tous les endroits qui pourraient être considérés comme en-dessous, à côté et même au-dessus, aucune trace de cette putain de boîte à outils. À force de fouiner partout, mes doigts rencontrent un autre post-it, collé contre le plafond du placard.

J’ai menti !

J’éructe un grognement de colère. J’imagine Zoé se promener dans la demeure de mon enfance, ouvrir tous mes tiroirs, jouer avec mes affaires, fouiller dans mon téléphone, retourner mon intimité, se foutre de ma gueule pendant que je comatais la bouche ouverte. Zoé ou un complice, je ne sais pas, le pote d’Antonin peut-être, celui qui s’est laissé embobiner par son charme sulfureux de femme fatale. Qu’ils aillent tous se faire mettre. C’est ça, son cadeau d’anniversaire ? Organiser un escape game non sollicité dans ma piaule ? Petite conne. Dire que je l’aimais bien.
Je repars en quête de la boîte à outils. Je pourrais utiliser un autre genre d’objet, mais je veux résoudre le mystère. Sous le lit, sous le canapé, dans les placards, dans les interstices les plus improbables. Où Zoé aurait-elle pu cacher quelque chose qu’elle ne voudrait absolument pas que je trouve ?
Mon angoisse s’est un peu calmée. Je suis sûre à 90 % de ma coupable, et même si je ne sais pas encore si elle a voulu me faire une mauvaise blague ou me faire un véritable sale coup, je ne tarderai pas à le savoir, d’une manière ou d’une autre.
Ceci dit, plus je cherche, moins je suis sûre de trouver. Zoé a très bien pu partir avec juste pour m’empêcher de sortir, comme elle est partie avec mon liquide. Devrais-je me contenter d’un pied de chaise ?
Mais voilà que je retrouve la boîte, sous une bête pile de linge.
Une onde de soulagement se répand en moi. Je l’ouvre et me saisis...
Me saisis...
Où est ce putain de marteau ?

« Non. Non putain non ! »

De rage, je m’écorche les doigts aux divers instruments. Il y a tout, sauf le marteau. Je remarque une feuille de papier pliée :

8

Tu n’es pas seule ici. Ne va pas chercher de l’aide, ou je le saurai.

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