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Gueule de bois

Episode 3

19 h 29

Je suis quelqu’un de calme. J’en ai toujours été fière. Face aux problèmes, je ne m’affole pas, je ne pleure pas, je m’adapte. Je suis aussi souple dans les situations qui m’échappent que rigoureuse dans celles que je maîtrise. C’est comme ça que j’ai pu filer droit toute ma vie durant.
C’est ce que je me répète pour ne pas paniquer. Il y a sûrement une explication parfaitement banale à tout ça, toute tordue qu’elle soit, et c’est avec mon sang-froid que je vais pouvoir la trouver, pas avec des hurlements de détresse.
Je compte jusqu’à cinq. À partir de maintenant, plus rien ne pourra me faire sortir de mes gonds.
J’envisage un instant les fenêtres, mais c’est peine perdue. Sur les cinq qui ouvrent sur l’extérieur depuis l’unique étage, une est trop petite pour moi, trois sont dotées de barreaux et la poignée de la dernière n’a pas été huilée depuis si longtemps qu’elle refuse de s’ouvrir malgré mes efforts désespérés.
Je m’accroche à l’espoir un peu stupide que mes clés soient quelque part par terre autour de moi et commence donc par faire le ménage. Je ramasse les bouteilles vides qui traînent, jette les emballages de pains ronds et de steaks hachés qu’on avait achetés pour se faire des hamburgers, mets les verres au lave-vaisselle et nettoie la table basse. J’ai terminé en une vingtaine de minutes, il n’y avait pas plus de déchets que d’habitude. C’est plutôt étrange, en revanche, que personne n’ait rangé quoi que ce soit avant que je me réveille. Alizée jette toujours les bouteilles vides pour se donner bonne conscience, par exemple.

Je n’ai pas retrouvé mes clés.
Je prends conscience d’une réalité très simple : je ne les retrouverai pas. Si tous les invités de la soirée sont partis pendant que je dormais, la porte ne peut pas être verrouillée de l’intérieur ; c’est la dernière personne à avoir quitté la maison qui m’a enfermée, de l’extérieur, donc. La gueule de bois ne fait pas seulement mal à la tête, elle crée aussi des carences dans la logique la plus élémentaire, apparemment.
Mais je reste calme. J’ai compté jusqu’à cinq et j’ai dit que rien ne me perturberait plus.
Partir avec les clés en enfermant le propriétaire à l’intérieur n’est pas un comportement typique de cambrioleur, mais je vérifie tout de même mon portefeuille. Je n’ai plus de liquide, alors qu’il me restait quarante euros hier. Je grimace. Très déplaisant mais pas plus inquiétant que le reste. Ma carte bleue est en revanche toujours là, mes papiers d’identité aussi.
En retournant dans ma chambre, je note que le lit est fait au carré, comme je l’avais fait la veille. Les gens se contentent en général de replacer approximativement couvertures et oreillers, mes amis ne font pas exception. En temps normal, je serais partie du principe que quelqu’un de particulièrement maniaque l’a refait, mais avec toutes les informations étranges que j’ai reçues, j’en viens à douter que quelqu’un ait dormi dedans. Même chose pour le lit de mes parents : on dirait que personne n’a passé la nuit ici.
Non, ce n’est pas le moment de tirer des conclusions douteuses de petits détails. J’ai déjà suffisamment à faire avec les éléments réellement étranges. Je vérifie tout de même le sol à la recherche d’un vêtement oublié, sans succès.

La poursuite de mes recherches à la salle de bains ne porte pas davantage de fruits. Pas d’affaires laissées pour compte et pas d’empreintes de pas mouillées au sol. Mais même si personne n’a pris sa douche ici avant de partir, encore une fois, ça ne veut pas dire grand-chose.
J’ai soudain une illumination : les photos sur mon téléphone. Ai-je immortalisé des souvenirs de cette soirée ? Avec un peu de chance, ça me rafraîchira la mémoire. Je me cale dans le canapé et ouvre avec appréhension cette nouvelle source d’indices.
Je viens de réaliser que je vis cette soirée avec l’intensité d’un roman policier.
Je commence par la fin. Une photo du plafond à 4 h 06. D’accord, pourquoi pas ?
Photo avec Julie, Octave, Alizée et Antonin, 2 h 25. Photo avec Julie et Octave, 2 h 23. Salve de photos avec Alizée, 2 h 22 à 2 h 20. Photo avec une bouteille de Bailey, 2 h 20. Photo avec...
Je fronce les sourcils. Photo avec Zoé ?
Je passe rapidement en revue le reste de mon téléphone, jusqu’à ce que les images concordent avec ma mémoire, puis j’en reviens à l’objet de ma perplexité. Qu’est-ce que Zoé foutait à ma soirée ? Et qu’est-ce que moi je foutais à la tenir par la taille, tout sourire, sur une photo souvenir ?
Je me masse les tempes. Je me souviens, je crois. J’ai un flash du visage déconfit d’un pote d’Antonin pendant que je l’engueulais, pour avoir invité Zoé, justement. Il essayait de me dire qu’il ne savait pas que je la détestais, je lui répondais que c’était de notoriété publique et que s’il avait envie de se taper une bad girl, il n’avait pas besoin de gâcher ma soirée d’anniversaire pour ça.
Avec le recul, si j’étais aussi énervée, c’est sans doute précisément parce qu’il ne pouvait pas savoir, malgré ce que j’affirmais avec virulence. Le monde entier ne connaît pas et n’est pas en devoir de connaître mes affinités et antipathies, bien évidemment, c’est par pure frustration que je me suis acharnée sur lui. Sobre, jamais je ne me serais conduite d’une manière si ridicule. Je lui présenterai mes excuses.
Mais je me serais tout de même passée de Zoé. Ce n’est pas qu’elle soit de mauvaise compagnie en soi. Elle est d’une intelligence et d’une finesse rares, c’était un plaisir de discuter avec elle quand je ne la connaissais pas encore. Le problème, c’est qu’elle est tout simplement la pire personne que j’aie jamais rencontrée.
Et même si sur cette photo, j’ai l’air heureuse de la voir, je présume qu’elle est intimement liée à tout ce qu’il a pu se passer depuis hier.

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