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Gueule de bois

Episode 2

19 h 13

Mon objectif actuel est de noyer ma mauvaise humeur dans la pizza. Pas question pour moi de reprendre la voiture, j’ai encore trop d’alcool dans le sang. Je vais rentrer à Paris demain et demander un coup de main à Octave ou Alizée. En attendant, je vais me réfugier sous mes couettes devant une série... Eh non, pas une série, je n’ai toujours pas Internet. Je me frappe la tête contre la table de la cuisine. Ça m’apprendra à ne pas télécharger, tiens. Très bien, destin, j’ai compris. Je ferai un peu de droit pénal, si j’ai assez d’énergie.

Le fromage dégoulinant me met du baume au cœur. Je persévère dans mon projet de me remémorer la soirée de la veille.
Ensuite, on a commencé à boire. Octave, qui essaye de me dépraver depuis approximativement le 1er septembre 2015, m’a encouragée à dépasser ma limite de cinq shots au motif indiscutable qu’on n’a pas tous les jours vingt-deux ans, mais j’ai refusé. Je me rappelle très bien avoir trouvé la lucidité de refuser alors que j’étais déjà passablement éméchée, justement parce que je ne considère pas passer mon anniversaire la tête dans la cuvette comme une définition valable du fun. Alors comment, vingt-deux heures plus tard, je me retrouve dans ce putain d’état semi-cadavérique ?

Je me lève et dépose la vaisselle dans l’évier. L’emballage traîne encore sur la table, je le jette à la poubelle et...
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Je récupère du bout des doigts une plaquette vide qui trône au sommet des ordures. Je connais la forme de ces alvéoles, c’est une plaquette de somnifères. De mes somnifères, ceux que je me suis fait prescrire pour mes rares mais violentes insomnies. J’en avais justement laissé une boîte pleine il y a deux semaines, « au cas où ». Un passage dans l’armoire à pharmacie me le confirme : quelqu’un s’est servi dans mes boîtes.
Ça me dépasse. Quel genre d’être humain pourrait bien avoir besoin de somnifères un soir de beuverie et dans quel genre de circonstances ?
Un horrible doute m’étreint : on m’aurait endormie pour me violer. L’endormissement forcé expliquerait le trou noir de la soirée et mon réveil tardif. Merde. Merde, merde, merde. Qui est le fils de pute qui a fait ça ?
Je me lève dans un état fiévreux et cherche des preuves. L’inspection me calme. Il n’y a pas de préservatif usagé dans la poubelle, ni nulle part ailleurs, semble-t-il. Je n’ai mal nulle part et mes cuisses sont propres. De toute façon, je me suis réveillée non pas dans une des chambres mais sur le canapé, dans le salon, exposée à la vue de tous. Personne n’aurait pris un risque de ce genre et mes potes auraient fait attention, surtout qu’Octave ne dort jamais en soirée.
Je respire un peu mieux. En effet, c’est peu probable. Mais mes mains sont toujours saisies de méchants tremblements. Ce serait tellement plus simple si je pouvais appeler Julie ou Alizée et obtenir une explication logique et rassurante, par exemple, elles ont vu un gars bizarre que personne ne connaissait vraiment se servir dans mon armoire à pharmacie et mettre les somnifères dans mon verre, elles l’ont dégagé en insultant sa mère, avant de me mettre en position latérale de sécurité sur le canapé et de veiller sur mon sommeil. Tellement plus simple.
J’ai de plus en plus la sensation qu’il s’est passé quelque chose de pas net hier soir. C’est peut-être de la paranoïa, mais tout me semble étrange. Le trou noir, le silence, l’absence, la façon dont je me retrouve séparée du monde extérieur et, maintenant, l’utilisation de mes pilules à un usage dont je doute qu’il soit strictement médical. Même l’atmosphère autour de moi me semble irréelle. Mes mains continuent de trembler.
Fait chier. J’avais dit que je ne sortirais plus de chez moi ce soir, mais là, il faut que je voie quelqu’un avant de me faire des films ridiculement invraisemblables. Je déteste perdre le contrôle sur ce qu’il m’arrive, or là, difficile de me plonger dans une plus grande confusion. J’ai des voisins à vingt minutes de marche, je vais leur expliquer la situation et demander à profiter de leur WI-FI.

Je me lève et, l’esprit désormais beaucoup plus clair, je fais mon sac en quelques secondes. Mon pc, mon chargeur de batterie, mes clés, c’est tout ce dont j’ai besoin. Mon pc, mon chargeur de batterie, mes clés. Mes clés ?
Mon cœur saute un battement. C’est pas possible. Elles ne sont ni dans mon sac, ni dans mes poches, ni par terre autour du canapé, ni nulle part. Je ne vais pas pouvoir prendre la voiture demain.
Bon. Du calme. À chaque problème sa solution. Je marche jusque chez les voisins, je demande sur le groupe Facebook qui est le bouffon qui s’est barré avec mes clés et je lui ordonne gentiment de venir me les ramener dès la première heure.
Tout ça devient de plus en plus complexe et je n’aurais jamais cru devoir déployer tant d’efforts pour retourner en cours, mais je vais finir par y arriver.
J’actionne la poignée et tire.
La porte ne bouge pas.
Je tire une deuxième, une troisième fois. Reste interdite quelques secondes. Une quatrième.

La porte ne bouge pas.
Je me frappe à nouveau la tête, contre le mur cette fois. Quatre longs coups. Puis je recule en chancelant et me laisse tomber à plat dos sur le canapé, le front endolori et les yeux fixés sur le plafond.
Cette fois, plus de doute, on m’a enfermée chez moi.

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