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Gueule de bois

Episode 1

18 h 36

En ouvrant les yeux, j’ai l’impression de me réveiller d’un sommeil de cent ans. D’un coma. Voire d’un cours de droit administratif.
La lumière est étrange, comme s’il ne faisait pas encore jour. J’ai la nausée, la bouche pâteuse, j’ai envie de retomber dès que je me redresse sur un coude et accessoirement de mourir pour ne plus subir les souffrances de ce monde. C’est clairement la gueule de bois la plus monumentale de toute ma vie, mais dans les brumes de ce cauchemar éthylique, je finis par réaliser que, si la lumière est étrange, c’est parce que la nuit commence à tomber. Oups. Il faut que je me secoue. Je me mets péniblement debout et me traîne vers la cuisine pour prendre un ou deux ou six verres d’eau.
Putain. Mais qu’est-ce qu’il m’a pris de boire autant ? C’est pas mon genre, vraiment pas. Certes, j’ai un faible pour la tequila paf, voire une passion furieuse, mais je sais m’arrêter. Justement parce que je n’aime pas me réveiller le matin pleine d’incertitudes quant à la nuit précédente.

Okay. Je me sens mieux. Tâchons d’analyser la situation.
Il est 18 h 40. Il n’y a plus que ma voiture sur le bord du chemin, ils ont dû tous quitter la maison pendant que je dormais. Normal, vu l’heure, mais ça me met un peu mal à l’aise de me trouver au milieu du silence, sans même un SMS me souhaitant une bonne journée. Ni un bon anniversaire, d’ailleurs. Sans parler du fait qu’ils ont dû se réveiller, se lever, réunir leurs affaires, discuter, ouvrir des portes et des placards, se dire au revoir, tout ça sans que je ne réagisse. Il aurait pu se passer n’importe quoi pendant que je dormais. C’est un peu angoissant.
C’est bien pour ça que, d’ordinaire, je ne me murge pas la gueule en soirée.

Allez, il est temps d’activer le chewing-gum mâché qui me sert actuellement de cerveau. De quoi je me souviens ?
Je fêtais mon anniversaire avec des amis. Mes adorables parents étaient partis en voyage exprès pour me laisser la maison. Il faudrait que je vienne les voir plus souvent, d’ailleurs.
Et ensuite ?
On était une quinzaine en tout. Il y avait Julie, Antonin, Alizée et Octave, les meilleurs. Ma bande. Les autres, c’étaient des potes et des +1 de potes, mais j’ai les visages de tout le monde et presque tous les noms.
Et ensuite ?

Je me frotte le visage. Qu’est-ce que j’ai la dalle. Il faut que je me cuisine un truc bon pour la santé, du genre une pizza avec un fruit en dessert.
J’ouvre le frigo. Quatre fromages, ça fera l’affaire. Je mets le four à préchauffer.

Octave, Antonin et Alizée sont arrivés les premiers, vers 20 h. Les autres ont pris le temps ou galéré à se repérer sur les petites routes. On s’est tous mis à jour sur le cours de nos vies respectives, surtout les deux derniers, qu’on voit un peu moins depuis qu’ils ont laissé tomber la fac de droit. Alizée, puis Antonin, notre L3 a été une hécatombe. On a parié sur la prochaine victime. Pas moi, en tout cas : même Julie, qui obtient des notes phénoménales rien qu’au talent, n’a pas ma détermination. Depuis la première année, seul l’enterrement de mon oncle a pu me faire dévier de mon programme de travail hebdomadaire.
Et ensuite ?

Le four est encore froid, mais j’ai faim. J’enfourne la pizza de la salvation, m’écrase sur mon canapé et programme un minuteur sur mon téléphone.
C’est là que je remarque enfin ce que j’aurais vu plus tôt si je n’avais pas autant de coton dans le crâne. Le désagréable message « aucune carte SIM / appels d’urgence uniquement » défile en haut à gauche de l’appareil.

« C’est quoi ça encore ? grogné-je. »

Gérer une gueule de bois et un problème de téléphone sont deux activités qui consomment trop de sang-froid et de patience pour pouvoir être menées de front. Pourtant, la nécessité s’impose, car une vérification me confirme qu’il ne s’agit pas d’un souci de paramétrage : ma carte SIM a disparu. Voilà pourquoi je n’ai reçu aucun SMS de toute la journée.
Quelque part, c’est rassurant : j’ai peut-être des amis. Mais je n’ai aucune putain d’idée de l’emplacement actuel de ma carte SIM. Quel genre de tordu volerait ça plutôt qu’un téléphone entier ?
Je vais voir si quelqu’un peut me renseigner sur le groupe de la soirée, mais comme ce n’était pas assez marrant comme ça, je ne suis plus connectée à Internet. J’exhale un râle de frustration. Mon téléphone ne reconnaît plus le WI-FI de la maison.
Je me traîne jusqu’à la box, normalement le code est collé dessus, mais j’ai beau la retourner dans tous les sens, pas moyen de le retrouver. Je résiste à l’envie de tout balancer par la fenêtre pour me diriger vers mon pc.
Qui ne reconnaît plus le WI-FI non plus.

« C’est une blague ?! éructé-je. »

Un abruti a dû s’amuser à faire « oublier le réseau » à mes appareils pendant que j’étais en train de comater sur un coussin. Jusque-là, je ne trouve pas ça franchement drôle, d’autant plus que j’avais le seul ordinateur de la maison, mais je peux éventuellement comprendre l’intention ; par contre, décoller le code de la box, c’est pousser la blague un peu loin. Je suppose que c’est la même personne qui est partie avec la carte. Qui dans mon entourage peut bien avoir un sens de l’humour aussi douteux ?

Je sursaute quand mon téléphone sonne, mais c’est seulement le minuteur qui est arrivé à zéro.
État des lieux : je suis seule au fin fond de la campagne, quelqu’un a fait joujou avec mes effets personnels, j’ai mal à la tête et envie de vomir, sans réseau, sans Internet, sans personne à contacter.
Mais au moins j’ai une quatre fromages chaude.

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