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Cabale

Episode 9

Celui qui touchait au but 2/3

« J’adore les émotions fortes en général. Elles entraînent des changements physiques impressionnants. C’est d’ailleurs le propre des émotions fortes : le cerveau s’embrouille et le corps s’en mêle. Voyez ma femme. Ses petits yeux rongés de fatigue et d’inquiétude braqués vers le sol, ses mains qui se tripotent mutuellement pour se donner l’illusion de savoir quoi faire. Si elle était en pleine possession de ses capacités, elle se rendrait bien compte qu’une telle attitude ne joue pas en sa faveur. Mais pourtant elle reste comme ça. Bloquée.

J’admire par contre votre attitude, monsieur Fognini. Vous êtes un vrai bloc de stoïcisme. »

A l’évocation de son nom l’homme tressaillit légèrement, à peine, puis il tourna son regard vers Sam qui continua.

« Je n’arrive pas à savoir si vous êtes mort de trouille ou totalement résigné. Vous êtes un drôle de bonhomme. À vrai dire vous me seriez très sympathique si vous n’aviez pas baisé ma femme. »

Fognini ne dit rien et Sam se tourna vers Julius et moi.

« Quant à vous, les deux frères, je lis en vous comme dans un livre ouvert. »

La mon sang ne fit qu’un tour. La conscience du métal froid du canon collé contre ma cuisse se fit plus forte que tout, mais la situation n’était pas à notre avantage, l’attention de tous nos hôtes était braquée sur nous. Finalement je n’ai pas perdu la face et je suis resté de marbre quand il continua.

« Votre petit égo meurtri crie vengeance et vous donne envie de tuer. C’est compréhensible. Ne vous inquiétez pas, je vous pardonne tout. Non pas que j’excuse ce que vous avez fait, mais je comprends pourquoi vous l’avez fait. Cela m’a pris du temps, il reste encore quelques zones d’ombres, mais j’ai saisi. Ce que je n’ai pas saisi par contre, c’est pourquoi vos actions isolément motivées, combinées à d’autres apparemment sans rapport, semblent suivre un dessein plus grand ayant pour seul but de me nuire. J’observe en ce moment une déferlante de coïncidences fâcheuses et c’est pour m’aider à résoudre ce problème que vous êtes ici.

Enfin... Chaque chose en son temps. Avant tout il faut que je vous raconte mon histoire, celle d’avant. Je vais vous dire comment j’ai connu Barnaby et l’impact que cette rencontre a eu sur ma vie. »

À cet instant j’ai senti que j’avais ma chance. Sam, complètement pris dans son histoire, faisait des allées venues autour de sa chaise, les bras croisés dans le dos. Barnaby ne le quittait pas des yeux. Pourtant je n’ai pas pu bouger. J’étais complètement bloqué. Je ne sais pas si c’était l’espoir qu’on s’en sorte vivant, ou la peur, ou l’envie d’enfin connaître les origines du mythe. Ou autre chose. Je ne sais pas.

« Je connais Barnaby depuis sa naissance, à peu de choses près. Nos mères étaient des amies d’enfance. Nous avons quatre ans d’écart et je suis le plus vieux. Tout le monde pensait qu’il était handicapé, même sa mère. Il ne parlait pas, il pissait au lit et il avait peur de tout. Son seul jouet était un mobile en bois avec des fusées et des planètes, tout le reste l’effrayait. Moi par contre il m’aimait bien. On s’asseyait n’importe où et je lui racontais des histoires. Tout ce qui me passait par la tête, des contes de chevaliers-vampires hantant les cryptes de mon imagination.

Plus tard, quand les médecins ont pris la sale manie de coller des noms sur les particularités intellectuelles de chaque individu, il fut catalogué comme autiste. Ils auraient tout aussi bien pu nous dire que la pomme est un fruit. Mais passons.

Avec le temps vint l’adolescence et j’ai fini par me lasser. Je préférais faire des activités de mon âge avec des gens de mon âge, mais Barnaby n’arrêtait pas de me solliciter, même quand je le chassais comme un chien il revenait le lendemain. Un jour j’ai découvert qu’il me suivait en cachette quand je sortais. Il arrivait à se faufiler n’importe où du moment que j’y étais. Au début ça m’a énervé, mais rapidement j’ai compris. Il n’avait pas seulement besoin que je lui conte mes histoires, il voulait que je lui conte son histoire. Il était incapable de comprendre sa vie sans moi.

Quand j’ai enfin compris quel était réellement son fonctionnement j’ai commencé à l’aider. Au début de manière simpliste. Je lui disais de ne plus me suivre et d’aller à la place me construire une cabane, me cueillir des fleurs ou m’acheter un coca. Un peu n’importe quoi pour qu’il s’occupe. Ne croyez pas que j’étais attiré par les avantages de ma situation. Je ne cherchais pas du tout à profiter de lui mais si je ne lui demandais pas quelque chose de concret, dont il puisse me fournir la preuve tangible qu’il l’avait fait, il ne le faisait pas. J’ai déjà essayé des milliers de fois de lui dire que ça me ferait plaisir s’il pouvait s’amuser, se faire des amis…J’ai tout essayé. Mais à chaque fois il revenait me voir au bout de quelques heures. Du coup à force de lui demander de me rapporter les choses les plus improbables je ne tardai pas à m’étonner qu’il les trouvât toutes sans difficulté. »

Une idée s’imposa à moi, comme un flash. Julius s’était pointé comme une fleur à peine deux jours après que Barnaby avait commencé à me suivre, alors qu’on était brouillés depuis des mois. Puis le flash disparut et je me concentrai de nouveau tout entier sur les lèvres de Sam pour y lire la suite.

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