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Cabale

Episode 8

Celui qui touchait au but 1/3

Le moignon posé sur la table, je fixe le regard torve de Barnaby. Ce taré me suit littéralement partout depuis le début de la semaine. Il dort dans la même chambre que moi, ou bien il ne dort pas du tout. Il s’assied dans un coin et reste silencieux derrière son masque. Il m’a collé comme une tique jusqu’à ce qu’on arrive dans le château fort qui sert de maison à Sam. À peine avons-nous franchi le pas de la porte qu’il dévoila son visage, comme vous et moi enlèverions nos chaussures. Mais ce type-là n’est pas comme vous et moi. Chaque personne qu’il croise est une victime potentielle, donc il préfère qu’elle ne puisse pas le reconnaître. Et quand il arrête de considérer quelqu’un comme une victime potentielle, j’ai peur que ce ne soit pas bon signe.

Sam nous a accueillis tout sourire. Il m’a tendu la main et s’est écrié “Oh pardon !” en faisant mine de découvrir mon moignon, fier de lui, comme s’il venait de faire une bonne vanne.

Il y avait sa femme aussi. Elle avait l’air encore moins sereine que nous et a presque sursauté en voyant Julius, mon frangin. Il m’a raconté toute l’histoire avec elle. Je l’aurais bien tabassée pour sa bêtise si Barnaby ne l’avait pas déjà fait. En voyant qu’il m’avait coupé la main, Julius a essayé de le tuer, le con. Il a sorti un gun mais son poignet était pété avant qu’il n’ait eu le temps d’appuyer sur la détente. Du coup on a une belle dégaine tous les deux.

Mais ce soir ils vont payer. On y passera peut-être aussi, mais ils vont payer. J’ai un 357 magnum sur moi. Je n’ai jamais tiré de la main gauche mais je reste meilleur que mon abruti de frère et je suis à moins de deux mètres de Sam. Je vais étaler sa cervelle sur les murs de la salle à manger. Je n’ai qu’un signe à faire et Julius détournera l’attention de Barnaby.

On a longtemps hésité avant d’élaborer ce plan parce que Barnaby nous gardait à l’oeil, et on ne savait pas s’il comprenait le langage des signes. On a commencé par se raconter des trucs grotesques pour voir sa réaction. Rien. Alors on s’est lâché, on l’insultait, on imaginait des façons de le tuer toutes plus sanglantes les unes que les autres, ça nous calmait. Mais lui, restait impassible donc on a fini par en venir au fait.

L’inconvénient c’était qu’il me suivait moi. Mon frère n’étant pas bon tireur, maintenant qu’il ne peut plus lui non plus se servir de sa main droite, c’est hors de question qu’il se charge du flingue. Alors on l’a jouée fine. Julius est allé dans la cuisine et a fait un boucan du diable jusqu’à ce que Barnaby se ramène. Le pire c’est qu’au début ça ne marchait pas du tout. Barnaby restait là, à me regarder. Julius pétait des assiettes et faisait des bruits de cochon qu’on égorge mais il s’en foutait. Puis à un moment le frangin a eu une idée de génie et a crié “Sam ! Sam ! Sam !” comme un fou. L’autre s’est précipité à sa suite en un éclair. Sans commentaires. J’ai fait au plus vite pour récupérer l’arme et depuis je la planque dans mes fringues. Ça n’a posé aucun problème, personne ne nous a fouillés, j’en suis presque offensé.

On est passé à table sans qu’aucun d’entre nous n’aie compris pourquoi il était là. Jessica, sa femme, était blanche comme du coton. Elle nous servait tout en gestes mécaniques et n’arrêtait pas de jeter de petits regards de rat musqué à son mari. Par contre elle évitait comme la peste celui du type que j’avais croisé quelques jours plus tôt, qui s’est avéré être son amant. Ou plutôt ex-amant. Il n’avait plus une tête d’amant du tout maintenant. Il fixait le vide devant lui, loin de tout, prêt à tout. Seul Sam semblait s’amuser. Il lançait des blagues de temps en temps, sinon il était muré dans un silence de pierre et souriait, lâchant même çà et là de petits rires moqueurs.

« J’adore voir la gêne des gens, dit-il comme en introduction. »

Il avala une huître, but son verre de blanc d’un trait et se leva.

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