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Cabale

Episode 7

Celle qui tomba amoureuse 2/2

Dehors il neigeait et je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais. La vie me retomba dessus en moins de temps qu’il n’en fallut au froid pour mordre mes lèvres. Je ne me souviens plus exactement comment je suis rentrée mais le lendemain je m’éveillai dans mon lit. La veille me sembla plus irréelle encore qu’un rêve. Je n’en ai parlé à personne hormis ma meilleure amie – en passant quand même sous silence mon évanouissement – mais elle ne me fut pas d’une grande aide.

« Et t’as mis une capote ?

– Je ne m’en souviens plus, répondis-je en sachant pertinemment que non.

– Marina… C’est pas sérieux. Il faut que tu te fasses dépister. »

C’est pas sérieux. Non. Justement. Peut-être que j’en ai marre d’être miss parfaite. Peut-être que je fais les trucs les plus cons parce que ma vie sérieuse et responsable ne m’a jamais menée à rien à part l’ennui. Et puis de toute façon qu’est-ce que t’en a à foutre que j’aie le sida, tu veux pas me brouter que je sache ? j’avais envie de lui dire. Mais je n’ai rien dit et j’ai hoché la tête.

Elle n’aurait pas compris de toute façon. Depuis notre enfance elle m’a toujours enviée. Je plais, j’ai de bonnes notes, mes parents sont riches. Pour elle c’est comme la sainte trinité. Lui dire que ça ne me suffisait pas c’était lui manquer de respect. Alors j’ai tout gardé pour moi.

Au début j’ai cru que c’était de cette frustration que venait la boule dans mon ventre. J’étais plus attachée à l’instant même qu’à celui avec qui je l’avais partagé. Mais petit à petit l’idée de le revoir émergea, puis s’enracina, pour finir par m’obséder. Je ne connaissais ni son nom ni son adresse (impossible de m’en souvenir) mais je savais où il travaillait. Donc j’y suis retournée.

La première fois il n’était pas là. L’endroit m’apparut encore plus défraîchi que dans mon souvenir. Je pris un café pour la forme et m’éclipsai comme j’étais venue. Le patron n’a pas arrêté de me lancer des regards en coin comme s’il essayait de se souvenir de moi sans y parvenir.

La seconde fois il était là. Quand je l’aperçus, l’idée qu’il pouvait m’avoir oubliée me glaça le sang. Mais bien vite il vint à moi.

« Qu’est-ce que tu fais là ? me lança-t-il sans un bonjour.

– Je voulais te parler. »

Une expression de vive inquiétude déforma ses traits, il jeta un regard en arrière et s’assit à ma table. Son patron avait une dent contre lui et il ne pouvait pas m’accorder beaucoup de temps, alors j’ai fait court et je l’ai invité chez moi. Il ne pouvait pas avant vendredi soir. Vendredi soir c’est parfait j’ai répondu. Après coup je me suis rappelée qu’il était préférable de ne pas tomber d’accord sur la première date que proposait un homme pour avoir l’air plus inaccessible, mais tant pis. De toute façon les techniques de films d’amour ne marchent jamais dans la vraie vie. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont tant de succès. À la fin je lui demandai quand même son nom. Éric me dit-il. Enchantée, moi c’est Marina. Puis je suis partie.

Sur le chemin du retour sa voix magnifiée me susurrait des mots doux. Toute la semaine me parut grise, figée dans l’attente. La banalité m’insupportait. Pour relativiser je me disais qu’un instant ne pouvait être exceptionnel qu’en comparaison d’autres comme ceux que je vivais en ce moment. Je construisais lentement mon bonheur. Alors quand mon père vint tout détruire l’air de rien en m’intimant de sortir vendredi parce qu’il organisait un dîner d’affaires, j’explosai.

Il fait souvent ça. Normalement je le prends plutôt bien parce qu’il me donne toujours un billet de 100 pour la soirée. Au début il resta coi face à ma colère, puis il éclata vite, plus fort que moi. Je ne pouvais pas gagner face à lui. J’avais fini par l’apprendre. Quelles que soient les magouilles dans lesquelles il trempait, il avait pour habitude de les gérer avec une main d’acier trempé dans un gant de velours. Et il gérait sa famille comme ses affaires. Avec le temps ma mère et moi avons fini par le haïr profondément mais je ne pense pas qu’il nous estime suffisamment pour l’avoir seulement remarqué.

Mais ce soir, il ne gagnera pas. Je suis retournée voir Éric pour lui donner mon numéro. Il m’appellera et j’irai lui ouvrir par le cellier. Je n’en peux plus de lui obéir comme un chien à son maître. Un instant j’ai même pensé descendre au salon comme si de rien était quand Éric serait reparti pour me pavaner devant ses collègues et lui faire passer le message… mais la perspective de recroiser Barnaby m’en dissuada très vite.

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