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Cabale

Episode 6

Celle qui tomba amoureuse 1/2

Une boule s’est installée dans mon ventre, elle ne m’a pas quittée depuis. Ce n’est pas vraiment désagréable. Une contraction froide au niveau de l’estomac, tout au plus. Je l’ai d’abord accueillie avec circonspection. Je sais ce qu’elle signifie : l’amour, roi des sentiments. Véritable despote pouvant créer des vies comme en détruire. Dérivé magnifié par notre intelligence de l’une des pulsions les plus fondamentales de chaque être : la survie de l’espèce. Voilà ce que signifie cette boule, c’est un petit nid compact d’émotions qui n’auront de cesse de se cogner, se mélanger jusqu’à me rendre amoureuse pour de bon.

J’ai essayé de la faire disparaître, désespérément, j’ai même appuyé sur mon ventre, mais rien n’y fit. Le pire c’est que je ne sais que trop la raison de sa venue. Un fabuleux hasard, une bête rencontre de bar. Samedi dernier, lassée par la monotonie de mes soirées entre amis, je décidai de leur fausser compagnie pour m’aventurer dans un petit night-club que je ne connaissais pas. De prime abord l’idée semblait incongrue. De gros spots fatigués clignotaient frénétiquement sans suivre le moins du monde le rythme de la musique. La piste de danse était remplie d’hommes et de femmes tellement bouillants que leurs mouvements tenaient plus de la parade sexuelle que de la danse. Un néon miséreux perché au-dessus du bar annonçait “sevi ce room” en lettres rose, il résumait parfaitement l’ambiance mi-glauque-mi-kitsch de l’endroit. Je faillis ressortir comme j’étais venue, mais des enceintes crépitantes s’élevait l’enivrante mélodie du Voyage de Pénélope. Un morceau que je trouve très beau.

Je me suis alors dirigée vers ladite sevice room et j’ai pris un verre, fermement décidée à attendre que les évènements me tombent dessus comme une pluie d’étoiles. Ma technique habituelle. Elle marche invariablement. Le seul aspect aléatoire – qui n’est pas des moindres – c’est la teneur des évènements. Ils sont généralement banals : un type bourré me fait des avances, un homme imbu me parle de lui ; parfois ils sont gênants : un type bourré devient trop tactile, un homme imbu me parle de moi ; puis enfin, plus rarement, il y a des rencontres.

Un simple contact humain se transforme en rencontre au moment où les protagonistes arrêtent de projeter des images préconçues sur leurs interlocuteurs et commencent à vraiment les écouter. Tout le monde sait parler, tout le monde sait entendre, pourtant il est très rare de voir deux personnes s’écouter. Surtout dans un bar. Il faut dire que le lieu n’est pas vraiment approprié. Trop de bruit, trop de mouvements, trop de lourdeur dans l’atmosphère.

J’en étais là de mes considérations quand un homme s’approcha de moi, comme pour illustrer mon jugement. Son regard était brouillé par l’alcool et sa diction si approximative que je ne compris ses intentions que quand il agita un billet sous le nez du serveur pour me payer un verre.

Le serveur. Nous échangeâmes un regard complice, quelque chose dans son air m’attira beaucoup. Sous son attitude presque insolente d’employé de bar typique transparaissait une lueur d’innocence. Il était comme un enfant qui, habitué à provoquer l’hilarité par l’innocence de ses questions, se renfrognerait systématiquement en présence d’adultes.

Je n’eus pas le temps de pousser plus avant mes réflexions car, dès la première gorgée du breuvage que m’avait offert l’homme ivre, je sombrai dans les limbes de l’inconscience.

À ma grande surprise, le fait de me retrouver dans un endroit complètement inconnu à mon réveil ne m’effraya pas le moins du monde. Je me sentais comme hors du temps et de l’espace, donc inatteignable par tout ce qui y était soumis. Je ne sentais plus distinctement mes membres et j’étais incapable d’autres efforts mentaux que l’appréciation directe de mon environnement. Autrement dit mon cerveau se bornait à mes yeux.

Puis, petit à petit, j’ai retrouvé mon nez. Je sentais une lourde odeur de fumée mélangée à d’autres effluves plus douces. Au bout d’un certain temps – quelques minutes ou quelques heures – je réussis à me lever. C’est là que j’aperçus le serveur. Il fixait une bande dessinée avec ce même air de défi enfantin qu’il avait tout à l’heure, dans le monde réel.

Il se donna toutes les peines du monde pour que je me sente à mon aise alors que je l’étais déjà. Son appartement était dépouillé de toute décoration hormis une affiche de film punaisée de travers. L’ameublement, par contre, était du meilleur goût. Deux grands canapés dont l’un était en coin se faisaient face dans le living room. Pas de télévision, juste un ordinateur portable posé sur une table basse. Sur les étagères il y avait des livres et des objets tous plus insolites les uns que les autres : une pipe en bois, un petit coffret à l’air centenaire, des playmobils, de la cire à chaussures, un bocal sans poisson…

Il est parti dans la cuisine et il est revenu avec une tasse de thé bouillante. Il n’avait pas de sucre mais ça m’allait comme ça. Ce n’est que quand il m’a effleuré la peau que je me suis rendu compte que j’étais excitée comme une folle. Il m’a demandé si j’allais mieux, je n’ai rien répondu. Je fixai la vapeur qui s’élevait de la tasse avec la vague impression que tout mon corps s’évaporait lui aussi. Je me suis approchée de lui et nous avons fait l’amour. Le contact physique m’aidait à rester solide. Je n’ai pas eu d’orgasme mais l’état de relâchement total dans lequel j’étais me procura bien plus de plaisir.

Je vivais un moment sans passé ni futur, un instant pur. Comme un pantin dans un spectacle de marionnettes, je laissai le soin à une puissance supérieure de guider mes gestes. Même si ça me dépassait, tout cela avait un sens.

À la fin, après que je l’ai senti jouir en moi, son air perdu lui revint comme une seconde peau. C’était aussi ridicule qu’attendrissant. Il fuyait le contact physique. Il semblait un peu honteux. Puis il me dit je t’aime. Comme ça, de but en blanc. Sur le moment le concept d’amour me semblait si loin de ce qu’on avait vécu que je ne sus quoi répondre. Je ne connaissais même pas son nom. Quand je le lui demandai, il me répondit qu’il ne voulait pas me le dire ni savoir le mien, toujours sur le même air boudeur. Histoire de combler le vide je me rhabillai lentement pour lui laisser le temps d’expliciter son sentiment, mais comme il se contentait de me fixer, je partis sans dire un mot.

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