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Cabale

Episode 10

Celui qui touchait au but 3/3

« D’autant plus qu’il ne me racontait jamais comment il se les procurait. Alors j’ai commencé à expérimenter les possibilités qui s’offraient à moi. Je lui demandais les choses les plus improbables et, bien qu’il fût incapable de me trouver une boule de feu ou une fée, il pouvait me rapporter les choses existantes les plus insolites en moins de quelques heures. Où allait-il les chercher ? Des années durant je me suis arraché les cheveux en essayant de comprendre. Je l’ai d’abord équipé d’une caméra, pour voir s’il ne disparaissait pas dans un autre plan où que sais-je. Mais non. A chaque fois il avait juste un bol monumental. Si je lui demandais d’aller me chercher une boule de neige en été il croisait sur sa route un camion frigorifique renversé. Il trouvait sous les meubles des objets que des gens se souvenaient après coup avoir perdus il y a des années. Par exemple regardez :

Barnaby monta chercher une framboise à l’étage...

« Vous voyez, déjà ? Je ne lui ai pas vraiment demandé. Je l’ai juste dit et il l’a fait. Mais attendez, attendez qu’il revienne…

Le voilà ! Regardez il a trouvé une framboise ! Une seule, toute rouge, toute mûre en plein décembre. Alors qu’il n’y a pas de cuisine à l’étage ! Bien sûr ça reste probable, mais tout de même c’est une sacrée coïncidence ! Merci Barnaby, délicieuse. Ces hasards impliquent presque toujours les actions d’autres personnes, des personnes que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam la plupart du temps.

Bientôt j’acquis la conviction que la résolution de ce mystère me permettrait la compréhension d’un fonctionnement plus global. La justification de beaucoup de choses en vérité. Et puis finalement, par hasard, j’ai trouvé un premier élément de réponse. Barnaby et moi avions déjà accompli bien des choses et je commençais à me faire une raison au sujet de ma découverte primordiale sur la métaphysique des choses quand la vérité me frappa comme un poing en plein visage. D’abord sous la forme d’une question :

Comment diable les gens des temps anciens – de l’époque des mythes et des légendes où l’écriture était encore marginale – comment faisaient-ils pour croire à toutes les balivernes qu’on leur servait ?

Certes c’est un peu le concept des religions, et de toute façon ma découverte avait quelque chose de religieux dès le départ, mais de nos jours un croyant fait preuve d’énormément d’abstraction vis-à-vis de ses croyances. Même s’il les sait totalement justes et fondées, il sait aussi qu’elles ne se concrétiseront vraiment que par la mort et qu'elles ne se manifesteront dans sa vie que de façon très subtile. Les hommes des temps anciens pouvaient-ils faire preuve d’autant de recul ? Et s’ils le pouvaient, pourquoi avaient-ils peur de se faire manger par un monstre ou ensorceler par une sorcière plutôt que de mourir d’une rage de dents comme c’était cent fois plus probable ? Comment ces bêtes fantastiques traversèrent des générations d’hommes plus simples et moins cultivés que nous si personne n’en voyait jamais ?

La réponse est simple. Ils les voyaient. Ils les voyaient aussi nettement que vous avez vu la framboise de Barnaby. Si l’on avait mis des caméras sur leurs têtes on aurait probablement aperçu un arbre en flamme plutôt qu’un dragon et un soulard en lendemain de cuite plutôt qu’un sorcier, mais ce n’était pas leur cas.

Ils vivaient dans un monde sans bases tangibles à part le cercle fermé de leurs propres connaissances. Ce petit groupe de consciences était facilement influençable, et si une croyance s’imposait à eux elle jouissait de toute la légitimité du monde, elle ne pouvait être contredite. Alors dans des moments d’émotions intenses, là où le cerveau lâche un peu prise et que les sens perçoivent d’eux même, les hommes des temps anciens voyaient concrètement toutes leurs croyances se réaliser devant leurs yeux.

Ce n’est qu’avec l’écriture et les sciences, la construction d’une conscience humaine globale, qu’on a lentement fait disparaître toutes ces forces mystiques qui peuplaient la terre pour les enfermer dans des lignes. Avant elles étaient partout, bien réelles, dictant les actions des hommes. L’écriture leur fit le même effet que le feu aux animaux. Les hommes, en partageant leurs subjectivités à grande échelle, créèrent l’objectivité et repoussèrent sans s’en rendre compte ces ombres qui les manipulaient. »

Jessica, Marcus, Julius et monsieur Fognini se levèrent.

« Mais si ces forces ne sévissent plus, ça ne veut pas pour autant dire qu’elles ont disparu. »

Monsieur Fognini se dirigea vers le centre de la salle à manger et resta là, debout, les bras ballants.

« Bien. J’ai réussi. On peut même les utiliser comme vous voyez. »

Jessica se leva elle aussi et alla rejoindre son amant.

« Certains les pratiquent à un degré moindre, c’est ce qu’on appelle vulgairement la communication, la pub. D’autres les maîtrisent mieux et montent une secte. Mais moi, je les pratique depuis l’enfance. J’en ai saisi presque tous les tenants et les aboutissants.

Tout dans notre être n’est que message. Il y a nos propos mais aussi notre voix, la position et la forme de notre corps, l’état d’esprit de notre interlocuteur… le message que nous lui envoyons est composé de tout cela et bien plus encore. »

Ce fut au tour de Marcus de se lever, sans aucune animosité, puis de marcher tranquillement vers le centre de la pièce.

« Quand cet ensemble est maîtrisé, alors on a sur ses interlocuteurs les pouvoirs d’un dieu sur ses disciples. »

Sam, les bras toujours croisés dans le dos, s’envola et resta perché un mètre au-dessus du sol.

« Vous n’êtes plus maintenant qu’une extension de moi, et du point de vue des pieds la tête à toujours l’air de voler. »

Julius finit par rejoindre ses compagnons. Tous les quatre se tenaient côte à côte, fixant leurs pieds comme des écoliers sur le point de recevoir une punition qu’ils savaient justifiée.

« Merci de votre aide.»

Le bruit de la sonnette traversa comme une décharge le silence de la maison.

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