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Cabale

Episode 1

Celui qui n’avait rien demandé 1/2

Pour me détendre j’ai acheté un spa. 6 places, 45 jets, 15 buses d’air, deux pompes de filtration 1000W, système de stérilisation à l’ozone, spots aquatiques multicolores pour l’ambiance et un panneau de commande tactile pour changer les programmes de massage. Capacité : 900 litres. Prix : 4000 billets. 4000/900= 4,5 billets le litre de détente, j’ai acheté.

Une semaine plus tard un homme aux bras plus larges que mes cuisses a posé quatre cartons sur mon perron. La livraison était garantie sous cinq jours mais je n’ai rien dit. Par contre quand il s’est tiré juste après m’avoir fait signer sur une machine à la reconnaissance tactile si approximative que le truc que j’y ai inscrit ne ressemblait en rien à ma vraie signature, là j’ai gueulé. Qu’est-ce qu’il voulait que je foute avec quatre cartons, au juste ? J’ai acheté un spa moi, et ce que j’avais aux pieds ne ressemblait en rien à la brochure. Le livreur s’est gaussé et m’a répondu le plus naturellement du monde que l’installation n’était pas prise en charge.

Une heure plus tard, après avoir tout déballé dans ma véranda qui ressemblait maintenant plus à un entrepôt qu’à une véranda, je me suis rendu compte que je n’arriverais à rien tout seul. J’ai appelé un ami plombier mais il ne savait pas non plus comment faire – dit-il, à mon avis il ne voulait simplement pas m’aider. Finalement je me suis résolu à contacter une entreprise d’installation de piscines. Ils n’avaient personne de disponible avant une semaine.

Tant pis, je n’étais plus à ça près : 200 billets et une semaine plus tard un type aux biceps légèrement plus humains que ceux du livreur a torché l’opération en quelques heures. Je lui ai demandé si j’avais d’autres trucs à faire avant de pouvoir m’en servir, il m’a répondu qu’il ne savait pas. Lui son truc c’était de les installer, les spas, pas de les utiliser, m’a-t-il répondu d’un air accusateur.

N’y tenant plus je l’ai rempli de 900 litres de flotte et j’ai testé tous les programmes. L’eau puait, ça m’inquiétait alors je n’ai pas réussi à me détendre. J’ai appelé le service après-vente et j’ai gueulé un bon coup. Pour la première fois ça m’a détendu. Là, une femme avec un fort accent de je ne sais où m’a répondu d’un ton monocorde qu’il fallait que je fasse tourner le spa sans m’en servir pendant une demi-heure puis que je le vide et que je le remplisse à nouveau. J’ai encore gueulé parce que j’avais les boules de m’être baigné dans un truc sale et à la fin la fille m’a demandé si j’acceptai de répondre à quelques questions sur sa prestation. J’ai raccroché puis j’ai vidé l’eau avant de partir au travail en pétard.

Sur le chemin je me suis rendu compte que je sentais l’huile de moteur. D’un coup l’envie de me droguer est revenue plus forte que tout. À vrai dire elle n’était jamais vraiment partie, mais comme j’étais clean depuis quatre jours, je commençais à croire que je pourrais vraiment arrêter la coke. Je dus me rendre à l’évidence : c’était encore raté. Pour déculpabiliser, je me suis dit que tout ça, c’était de la faute de la société. Tu veux prendre du bon temps, t’achètes un truc et là, une armée d’incompétents te font regretter jusqu’à ta venue au monde.

C’est comme ça pour tout, soit tu combats toute cette mauvaise volonté par une valeur égale d’agressivité soit tu te fais enculer à sec jusqu’au sang. Mes employés, par exemple. Ces joyeux branleurs censés faire tourner mon club finissent la plupart du temps plus arrachés que les clients qu’ils servent. Chaque jour que Dieu fait je dois leur gueuler après pour un rien. Comment voulez-vous tenir un rythme pareil sans coke ? Sérieusement, cette drogue devrait être remboursée par la sécu.

Pour avoir de bons prix je laisse une connaissance se servir des chiottes du club pour faire ses affaires. C’est le meilleur rapport réduction/prise de risques que j’ai trouvé jusqu’à présent. Le mec est assez pro, il fait semblant de vendre des parfums et ne s’est jamais fait prendre, puis même s’il se faisait avoir je nierais tout en bloc. Il n’est pas rare que ce genre de trafic se fasse complètement à l’insu des pauvres propriétaires.

Comme par hasard le dealeur n’était pas là ce soir, alors je rongeai mon frein quand un grand type est entré sans frapper dans mon bureau. Il m’a montré un papier sur lequel était écrit en pattes de mouches :

Bonjour

Je suis sourd-muet

Je vends de la coke

Je me suis arrangé avec l’autre

Il ne me manque plus que votre accord

Sur le coup ça m’a fait rire. Si j’avais pris deux secondes pour réfléchir, j’aurais tout de suite vu que ça puait les embrouilles et que je ne pouvais rien gagner à modifier un mécanisme si bien huilé. Mais le manque m’empêcha de réfléchir ne serait-ce qu’une seconde. C’est au moment où on allait conclure le deal qu’un autre homme est entré, sans frapper non plus, comme une furie. J’ai failli gueuler qu’on n’était pas dans un moulin, mais en nous voyant tous les deux il a tiré une tête de dix pieds de long et juste après il est parti d’un fou rire qui tenait plus du fou que du rire. Le sourd-muet s’est littéralement décomposé. Il a planqué sa feuille et s’est réfugié dans un coin de la pièce. C’était ridicule.

« Je peux savoir ce que tu fais là, Marcus ? » a demandé le nouvel arrivant.

Sa tête me disait définitivement quelque chose, je ne pouvais détourner les yeux de son visage, comme si une petite alarme s’élevait de mon subconscient pour me forcer à vite me remémorer à qui j’avais à faire. Comme si c’était primordial, vital même. Il avait les cheveux en arrière et un bouc à la Johnny Depp mais ses joues creusées et ses yeux écarquillés lui donnaient plus l’air d’un vieil accro au bord de la rechute.

Le sourd est sorti de l’ombre et a fait quelques signes de mains. Moi au final je ne disais rien. J’étais paralysé par un sentiment diffus mais puissant. J’avais des sueurs froides. En voyant les signes de Marcus l’homme s’est remis à rire. Il s’en tapait les genoux.

« C’est quand même magique ! Je viens rendre une simple visite de courtoisie à Monsieur Fognini ici présent et je te prends la main dans le sac. Merde ! C’est dommage car je dois avouer que tu as su rester discret… Alors, on fait quoi Marcus ? Tu vas devoir m’aider parce que là je sèche. Je n’ai rien contre les mauvais élèves, mais comme chaque établissement le mien à ses règles. Imagine maintenant que d’autres élèves dissipés comme toi apprennent que tu fais ce que tu veux sans être puni. Quelle sera leur réaction à ton avis ? Quelle a toujours été la réaction des mauvais élèves face à ce genre de situation ? »

Il parlait très lentement, articulant tous les mots. Visiblement il attendait une réponse car il a stoppé là son monologue. Marcus ne bougeait plus les mains, alors j’ai tenté ma chance.

« Écoutez monsieur je ne sais pas pour quelle raison vous accablez Marcus de la sorte, mais sachez que nous ne faisions à mon sens rien de répréhensible (la trace qu’il venait de me faire tester agissait maintenant à fond, je me sentais rapide, prompt à la conversation). C’est mon neveu et il est simplement venu rendre visite à son vieil oncle. »

Je lui tendis la main. Il sortit de sa veste un 357 magnum qu’il prit par le canon pour m’asséner un coup de crosse sur l’arcade. Une douleur de celles qui marquent à vie éclata sur le champ mes illusions de puissance.

« Toi, t’as l’air d’être le genre d’ami prêt à se mouiller pour ses potes, pas vrai Fognini ? T’es un mec intègre. Tu ne te drogues pas. Tu ne baises pas les femmes des autres… »

Là, tout m’est revenu comme un second coup de crosse. Je me rappelais où j’avais vu la tête de ce mec : sur le smartphone de Jessica, une nana que j’avais rencontré sur adopteunmec.com. Je me rappelais qui c’était : son mari.

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