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Cabale

Episode 6

Celle qui voulait vivre une aventure (3/3)

En arrivant j’ai acheté une carte touristique de la ville puis j’ai vadrouillé. Le sens de l’orientation et moi, nous ne sommes pas très amis. Ou plutôt c’est lui qui ne m’aime pas. Une fois encore il m’a laissée plantée au beau milieu d’une ruelle sans crier gare. Tout à coup les rues ne voulurent plus correspondre aux indications de la carte et les quelques points de repère que j’avais pris se trouvaient empêtrés dans un indéchiffrable labyrinthe.

Lassée je hélai un taxi garé non loin. Le chauffeur m’adressa un regard des plus abrutis avant de me demander quelque chose en espagnol. Je lui répondis avec mon plus beau sourire que je ne parlais pas espagnol. Speak english ?

« Où voulez-vous aller ? » me demanda-t-il alors dans le plus parfait des français.

Un peu vexée qu’il ait si facilement repéré mon accent je lui répondis que je ne savais pas. Un bel endroit si possible. Il connaissait justement une crique qui valait le détour non loin d’ici. Soudainement je ne lui en voulais plus trop de parler français. Il me balada sur mille petites routes sinueuses – probablement pour gonfler la note mais qu’importe. Dans son tacot il faisait chaud et un gangsta rap bourré de basses faisait vibrer les sièges. Étrangement cela m’apaisait. J’étais dans un milieu tout à fait inhabituel et cet inconfort me donnait l’impression d’un voyage intégral, comme une aventure de roman.

Le chauffeur était tout sourire. Comme je fumais à l’arrière il me demanda si cela me dérangeait qu’il allume un joint. Je n’y voyais pas d’inconvénient et lui demandai même de me faire essayer. La drogue fut foudroyante. Le reste du voyage passa comme un songe. Les basses me berçaient et le paysage défilait mollement. L’autre me posait des questions que je n’écoutais pas, alors il riait et je riais à mon tour.

A l’arrivée nous étions copains comme cochons sans avoir échangé trois mots. Il gara sa voiture sur un parking perdu au milieu de nulle part, en contrebas d’une nationale, puis il me guida au travers de petits chemins en terre qui s’enfonçaient dans les touffes d’herbe drue et les pins secs. En temps normal je n’aurais jamais accepté de suivre un inconnu dans de tels endroits mais celui-ci m’inspirait inexplicablement confiance. Il avait une bonne tête.

Quelques minutes de marche plus tard nous atteignîmes la crique : une petite bande de sable perdue au milieu d’immenses montagnes. Sur un replat du flanc de l’une d’elles siégeait une gargote en bois. La terrasse était maintenue au-dessus de la mer par trois grosses poutres ancrées dans la roche. On peut même sauter sans danger, me dit le chauffeur. Mais faut du cran… ajouta-t-il avant de me lancer un regard moqueur.

Amusée je lui répondis que je pourrais le faire si je n’avais pas mon portable et mon passeport sur moi. Il me proposa de les garder pour me les redonner plus tard mais je déclinai l’offre. Faut quand même pas me prendre pour une conne. Je le remerciai et lui fit comprendre qu’il pouvait me laisser.

Il retourna donc à ses occupations. Comme ce doit être exténuant de travailler par un si beau temps, dans de si beaux endroits. C’est peut-être pour ça que nous sommes plus développés qu’eux. Pourquoi vouloir améliorer son niveau de vie quand il suffit de s’allonger sur une plage pour être heureux ?

Je commandai une tequila à la serveuse, toute étonnée de voir un client, puis je m’assis en terrasse. La mer était là, dix mètres en contrebas. L’horizon n’était qu’un dégradé de bleu. L’air était humide et lourd de sel. Ma tequila arriva quand j’enlevai ma veste, je respirai un bon coup puis en bus une gorgée. Le soleil me chauffait les bras et le bout du nez.

Puis l’idée de sauter à l’eau me vint. D’abord comme une blague. Eh Jessica ! Imagine la frousse que tu te paierais si tu sautais d’ici ! Et petit à petit des arguments s’immiscèrent : Sois logique, tu es venue ici pour rompre avec la routine, quel meilleur moyen ? C’est comme une conclusion. Ça coule de sens. C’est le karma. Le taximan n’était pas là par hasard. La vieille non plus. Tu as été menée ici dans cet unique but. « Tout est libre, tout est lié » ; Saute !

J’ai sauté. Le portefeuille, le portable, les tampons hygiéniques toujours sur moi. Je n’avais même pas payé ma tequila. Au diable ! J’ai sauté. La chute me parut durer une éternité. Je remuai les bras comme un oiseau débile et aucun son ne sortait de ma bouche, j’étais trop stupéfaite. Je me contentais de rouler des yeux.

Mon avant-bras a claqué sur l’eau dure comme du béton et ma montre est tombée de mon poignet. J’avais l’impression que ma peau s’enflammait et pourtant j’étais complètement euphorique. Je criais, je riais. Le suicidé et ses mauvaises humeurs étaient bien loin maintenant.

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