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Cabale

Episode 5

Celle qui voulait vivre une aventure (2/3)

Je me rendis donc à la gare sans autres bagages que ma carte bleue et sautai dans le premier train en direction du Sud. Ma place était dans un compartiment de quatre places en vis-à-vis deux par deux. Le train était presque vide mais une vieille femme vint s’asseoir en face de moi. Comme ses jambes me gênaient je lui ai demandé de s’asseoir sur l’autre siège, de façon à ce que nous soyons placées en diagonales. Elle a froncé les sourcils et m’a adressé un regard grossi x10 par d’épaisses lunettes de lecture.

« Et pourquoi tu ne te bougerais pas toi ? »

Excédée par l’impolitesse de cette passagère je me décalai en lui signalant que j’étais quand même arrivée la première et que c’était ma place. Elle partit d’un grand rire édenté puis me répondit qu’elle n’avait pas de billet. En temps normal j’aurais ignoré la remarque et détourné mon attention sur quelque chose de plus intéressant mais ce personnage atypique dans cet environnement éphémère m’intriguait plus qu’il ne m’irritait. Ma soif de vie me poussait vers elle.

« Alors je pourrais tout simplement appeler un contrôleur pour vous faire bouger », lançai-je avec un sourire en coin.

Elle se marra plus encore puis me lança du ton le plus neutre :

« Non Jessica. Tu ne le feras pas parce que je fais partie de ton aventure maintenant. »

La formule me choqua. Je restai abasourdie et balbutiai co-co-comment.. ?

« Je sais ton nom car tu fais partie de cette très peu commune partie de la population qui attache une étiquette sur son sac à main parce que c’est conseillé en cas de perte.

– C’est obligatoire, l’interrompis-je bêtement.

– C’est surtout ridicule. Et je sais que je fais partie de ton aventure parce que l’âge m’a appris à voir certaines choses. Un regard affamé de contact humain, par exemple. C’est pour ça que je me suis assise ici. A ta demande. Alors ce serait vache de brusquer une si brave vieillarde ! »

Là encore je restai bouche bée. Ses yeux énormes semblaient pouvoir saisir la moindre information au vol. Si le personnage m’intriguait, c’était surtout sa capacité à voir en moi qui enflammait ma curiosité. Sans même la remercier ou lui adresser une quelconque politesse je l’interrogeai.

« Pourquoi aurais-je besoin de partir à l’aventure ? Ma vie à tout pour me plaire.

– Ohoh petite coquine ! Il y a mille raisons de partir à l’aventure. Chaque Homme a parfois besoin d’éprouver plus de sensations que ne lui en fournissent les substituts de sa vie courante. C’est un mécanisme naturel, animal même. Une pulsion. L’un des derniers appels que nous lance le Monde pour nous rappeler que nous lui appartenons. »

Sur ces paroles la vieille sortit un mouchoir de soie blanche sur lequel étaient brodées les lettres “BB”, tout en rouge. Elle essuya soigneusement ses lunettes et moi je la fixais comme une carpe. Finalement elle reprit.

« Bon, comme ma dernière phrase semble t’avoir embrouillée j’explicite. Le Monde est un système cyclique. Il se base sur un enchevêtrement de d’évènements répétés, une infinité d’engrenages. L’eau – la base de toute vie – en est le plus bel exemple. Elle coule et coule encore dans la rivière, elle s’évapore infiniment au-dessus des mers, elle tombe à n’en plus finir sur les ruisseaux… Ce n’est que l’assemblage de tous ces phénomènes aveugles qui donne un tout cohérent. Cet assemblage est si parfait qu’il laisse la liberté à chacun de ses composants de tourner comme il l’entend sans risquer de faire dysfonctionner la totalité du système. L’eau peut bien tomber où elle veut, elle finira toujours par remonter. L’animal peut tuer autant qu’il veut, il finira lui aussi par nourrir quelqu’un, et la terre à la fin. Tout marche ensemble, quelle que soit la direction que chacun ai décidé de prendre.

Mais l’Homme, en comprenant grossièrement ce mécanisme parfait, s’est élevé en ligne droite en apprenant comment faire rouler les engrenages dans la direction qu’il souhaitait. Pas à pas il les a assemblés, triés, et il s’est élevé. Il a inventé le trait au pays des cercles.

L’aventure c’est ce monde redevenu cyclique qui attend ceux qui osent s’écarter de la ligne droite. Tout y est de nouveau lié et libre à la fois. Tel protagoniste peut très bien se payer du bon temps, il finira quand même par déclencher l’évènement qui en induira un autre qui impliquera deux, six, cent personnes – qu’importe ! – dont l’une d’elle finira par retomber sur le premier. Celui qui se payait du bon temps. »

Elle se leva et fit mine de partir. Enfin je pensai à lui demander qui elle était.

« Ah mais je ne le sais pas plus que la raison pour laquelle tu es partie à l’aventure ma cocotte, répondit-elle. Peut-être que d’ici quelques secondes je ne serai plus personne. Peut-être serais-je la parente éloignée qui ramassera les éclats de ton aventure… Ce que j’aimerais c’est être la personne qui t’a dit ceci : Tout est libre, tout est lié. »

Sur ce, elle s’en alla pour de bon.

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