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Cabale

Episode 4

Celle qui voulait vivre une aventure (1/3)

Ce matin, en allant faire les courses, j’ai vu un homme sauter du toit d’un immeuble. Il était loin et des pavillons m’ont préservé de l’horrible vision de son atterrissage, mais j’ai entendu. Un craquement morbide et sans appel. Suivi du hurlement d’une passante moins chanceuse que moi qui a dû assister à la scène dans son intégralité. Ça m’a glacé le sang.

Je me suis trouvée toute pouilleuse, avec mes sacs Gucci vides et mes lunettes à verres progressifs. J’utilise toujours des sacs de grandes marques, même pour transporter trois concombres et une tomate. Je les trouve plus jolis... Mais après ce son terrible la vérité m’apparut crûment : je paradais. Je les brandissais comme un paon déploie ses ailes devant la basse-cour. Je montrais à toutes ces inconnues que j’avais mieux réussi qu’elles : j’étais mieux habillée, je mangeais mieux et gardais la ligne, je prenais soin de moi et mon visage ne portait pas les marques de vieillesse qui assaillaient des femmes parfois plus jeunes que moi. J’avais un mari plus riche.

J’étais dégoutée ; pas tant par ma situation mais plutôt d’avoir de si mauvaises pensées. C'était la première fois que ça m’arrivait. Comme si les sentiments néfastes du suicidé s’étaient eux aussi éclatés sur le trottoir et m’avaient éclaboussée. Je suais et ma transpiration était chaude, presque acide. Probablement le stress de cette expérience traumatisante.

Aussitôt je rentrai à la maison, oubliant tous mes projets pour la journée. Ma fille était à l’école et mon mari au travail. La bonne venait de passer et la maison était clean. J’ai quand même passé un coup d’aspirateur pour me calmer. Son vrombissement étourdissant effaçait petit à petit le bruit sec d’os brisés. Au bout de vingt minutes il fut totalement disparu, seul le malaise persistait. Je pris une douche pour évacuer la pression et les odeurs acides. Les vapeurs bouillantes inondant la salle de bain, l’odeur de beurre de karité, la pression de l’eau massant mon crâne, rien ne vint à bout de mon mal être. En sortant j’avais l’air encore plus décrépie.

Je devais absolument me changer les idées. J’éprouvais un urgent besoin de vivre. De vivre plus. La routine quotidienne est l’œillère de la vie. Petit à petit on finit par n’en plus voir que la moitié, le tiers, le quart avec nos sens tout émoussés par la lassitude, or suite au drame mes sens s’étaient mis à crier.

J’entrepris de visiter mon amant mais quelque chose me dit que ce n’était pas mieux que de parader au supermarché. C’était l’interdit de base qui me servait justement à accepter la routine. C’était une piqûre d’anesthésiant pour mieux la faire passer, loin de la faire voler en éclats. De plus il ne voulait absolument pas que je le visite au travail. Pourtant la perspective de mettre notre petit secret en danger m’excitait, de toute façon ce n’était pas dans son bar miteux que je risquais de croiser l’une de mes connaissances. J’imaginais un instant la tête qu’il ferait en me voyant débarquer à l’improviste mais l’image ne me sembla pas suffisamment convaincante pour mériter le déplacement. Aujourd’hui il me fallait quelque chose de plus exceptionnel.

Ainsi me vint l’idée d’un voyage. Après tout les plages ensoleillées n’étaient qu’à quelques heures de train, je pouvais y passer l’après-midi et être rentrée avant le retour de mon mari.

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