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Cabale

Episode 3

Celui qui prenait ses rêves pour des réalités (2/2)

L’appartement était plutôt sale. Je couchai Pénélope dans ma chambre le temps de jeter les déchets qui recouvraient ma table basse, de vider les cendriers débordants, de passer un coup d’aspirateur dans la pièce à vivre. Une heure plus tard elle n’était toujours pas réveillée. Je commençais à m’ennuyer ferme alors j’ai fait la vaisselle, j’ai classé les papiers qui trainaient sur mon bureau, planqué tout ce qui pouvait trahir ma consommation de drogues. J’ai même accroché une affiche originale du film Easy Rider qui traînait sur une armoire depuis une éternité. Je me disais que j’étais payé pour ranger mon appart, ça me motivait.

Comme touche finale, j’ai ajouté un vase en verre violet sur l’abat-jour de mon lampadaire. Tout dans la pièce vira au rose électrique. L’ambiance parfaite. J’ai tout de même attendu deux heures supplémentaire avant qu’elle ne s’éveille. Au moins j’ai eu le temps de peaufiner mon histoire.

Il était quatre heures du matin quand elle s’éveilla enfin. Dès les premiers signes avant-coureurs j’ai pris une bédé et j’ai fais semblant de lire, d’un air décontracté. Du coup j’étais trop occupé à fixer la tête de mouche de l’un des personnages pour voir celle qu’elle faisait en se réveillant, mais ça a dû être quelque chose. Elle a mis cinq bonnes minutes à émerger, cinq de plus à prononcer un mot. La drogue rendait son élocution pâteuse. Son charme n’en était que magnifié.

« Où suis-je ? »

Cette forme interrogative old school me fit rougir de plaisir. Je la regardai enfin. Ses cheveux se repliaient sur un côté et du mascara avait colonisé ses joues. Son rouge à lèvre par contre avait presque réussi à maintenir les rangs.

« Euh... Chez moi, répondis-je. Il t’est arrivé comme qui dirait une histoire de fou. »

Je souriais pour montrer patte blanche mais elle resta bouche bée.

« Tu veux un thé ? Tu veux que je te raconte ce qu’il s’est passé ou tu veux rentrer chez toi ? »

L’étape difficile. Je ne pouvais pas y couper, j’avais parcouru toutes les possibilités imaginables mais je risquai trop de passer pour un pervers si je ne lui proposais pas de la raccompagner chez elle direct.

Finalement elle ne dit rien. Je me lève et fais chauffer de l’eau. Je m’éclaircis la gorge et je me lance :

« Un mec est venu te payer un coup au bar. Je sais pas si tu te souviens. Juste après ça t’es tombée dans les vapes. J’ai dû sauter par-dessus le bar pour te mettre en PLS – position latérale de sécurité, j’ai mon brevet de secourisme c’est pour ça. Le mec a pris peur et s’est barré

– Attends un peu s’il te plaît. J’ai mal à la tête. »

Evidemment. Je vais lui chercher un doliprane et ravale le reste de mon histoire héroïque. Ensuite on s’est emmêlés sans dire un mot de plus. Je lui ai touché l’épaule en lui donnant son verre et le reste a suivi. Même si mon service était fini depuis deux heures je me disais qu’à peu de choses près, j’étais payé pour baiser. L’idée me plaisait, j’ai fini par vraiment y croire. Je m’éclatais.

L’amour entre inconnus est un exercice solitaire. Une histoire d’égo. Bien déterminé à remettre celui de ma partenaire à sa place je la retournai. A partir du moment où je lui ai glissé une phalange dans le cul, elle a commencé à crier. Si une fille crie c’est qu’elle se rappellera de vous. Le cri, qu’il soit de plaisir, de douleur ou d’étonnement, laisse une marque sur la conscience. Comme une tache, en plus tenace. Alors dans la lumière rose je l’ai fait crier.

En éjaculant j’ai eu des remords. L’éjaculation m’a toujours fait ça. Comme si toutes les pulsions qui obstruaient ma raison une seconde auparavant étaient physiquement évacuées. Comme une chasse d’eau. Le sperme est éjecté et il ne reste plus que ma conscience toute propre. Et mon sexe mollissant dans le vagin d’une inconnue droguée.

Je me suis vite retiré puis blotti sur un coin du canapé. Si elle voulait se barrer libre à elle. Moi je voulais juste dormir. Mais elle ne s’est pas rhabillée tout de suite. Elle est allée dans la salle de bain une minute, porte ouverte, puis elle s’est rassise et elle m’a souri, cette fois sans orgueil. Ça m’a fait complètement craquer. Je lui ai dit je t’aime.

« Quoi ? »

Incompréhension totale sur son visage. Là je me suis senti con, donc j’ai répété pour ne pas perdre la face.

« Mais on ne se connait même pas. »

Sur le moment je n’ai rien trouvé à dire. Elle m’a demandé mon nom et j’ai répondu que je préférais ne pas le lui dire ni savoir le sien. Du coup elle s’est barrée.

Ne rien connaître d’une personne permet de tout fantasmer (voilà ce que j’aurais dû lui dire, bien qu’en réalité j’étais surtout effrayé qu’elle porte plainte). L’amour après tout n’est qu’une suite de concessions. C’est accepter de faire coordonner nos canons fantasmatiques avec le modèle imparfait que nous avons choisi.

Une inconnue ne demande aucune concession. Elle peut être bonne ou mauvaise à l’envi. Le souvenir d’une inconnue n’est contraint d’aucune sorte et passe aisément du côté du merveilleux. Aucun détail pourri comme l’haleine du lendemain ou le bruit d’un pet pour l’entacher.

Le nom lui-même est une concession. Mon ex s’appelait Clémentine, c’est hideux. Une inconnue peut avoir tous les noms. Elle peut s’appeler Pénélope.

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