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Cabale

Episode 2

Celui qui prenait ses rêves pour des réalités (1/2)

En ce moment pour vivre je travaille comme barman dans un club kitsch du centre-ville. Enfin barman c’est l’appellation générale, parce que pour être exact il faudrait rajouter ajouter “boniche à mi-temps”. Quand il n’y a pas de clients le patron nous fait faire les trucs les plus ridicules pour nous occuper. Je me suis déjà retrouvé à trier ses papiers ou à aller acheter des croquettes pour son chien avec une légère impression de pouvoir les bouffer moi-même tellement je m’étais fait avoir.

Une fois il m’a même demandé de réparer un néon cassé au-dessus du bar. Il faut dire qu’à l’origine il annonçait “service room”, description déjà douteuse, mais maintenant ça donnait “sevi ce room”, ce qui devenait carrément glauque. Toujours est-il que je n’avais aucune idée de comment m’y prendre pour faire marcher ce foutu néon. Quand j’ai proposé de le jeter, le boss m’a fait comprendre que la seule façon de le faire disparaître c’était en me le carrant bien profond là où je pensais. Du coup j’ai quand même essayé de le réparer.

Je me suis senti un peu comme un singe face à une game boy. Parfois ça clignotait, mais jamais longtemps. Au bout d’une longue demi-heure le patron est revenu me voir, radieux.

« Alors tu t’en sors ?

– Euh pas vraiment

– En fait je m’en fous, lança-t-il sans me laisser le temps de caler un point à la fin de ma phrase. Raccroche moi ça fissa et file bosser, les clients arrivent. »

En raccrochant le néon je me suis dit que le r s’était sûrement éteint exprès, parce que sevice room convenait beaucoup mieux à cet endroit. Mais bon je ne me plains pas. Ce job me donne pas mal d’avantages avec, en tête, celui de pouvoir draguer au travail.

Un morceau de Air réchauffait l’atmosphère quand j’ai rencontré Pénélope. En vrai elle s’appelait Marina, je l’ai su plus tard, mais pour moi ça restera toujours Pénélope. La chanson s’appelait le voyage de Pénélope. Ça la représente si bien.

Elle exhibait fièrement un de ces décolletés qui vous donnent le vertige sans paraître grossiers. Le genre de fille sûre d’elle. Sûre qu’elle plait. Brune à la peau brune, la bouche rouge et le regard caliente. Elle est venue poser ses coudes au bar, en face de moi, puis m’a adressé un petit sourire en me demandant un gin. Un sourire tellement maîtrisé qu’il semblait innocent. Elle était forte. Mon pouls avait doublé.

Je n’ai pas repris mes esprits qu’un mec alcoolisé l’accoste gauchement. Comme une mouche se pose sur une carcasse. Il lui serine plein de conneries banales. Il la trouve très charmante et voudrait lui payer un verre-danser avec elle, comme elle veut. La fille lui sourit tout pareil et lui dit qu’elle est d’accord. Elle me lâche un regard entendu. Elle n’avait même pas encore sorti son portefeuille. Le gars, euphorique, me colle un billet de vingt sous le nez pour le gin de la demoiselle « et aussi une bière pour moi s’teuplait ».

Je fais couler une pression sans perdre la demoiselle des yeux. Je lui fais comprendre que je vois clair dans son petit jeu, que des filles comme elle j’en vois des tas. Ce n’était pas complètement vrai, elle avait comme un frottement de silex en plus. Un détail dans l’allure, les gestes qu’elle faisait. Ça m’excitait comme un animal.

Mais sur le coup je n’en laisse rien paraître. Ça ne l’impressionne pas. Elle me fixe. Elle veut jouer. Il faut employer la manière forte. Je glisse une pilule de GHB dans son verre, ni vu ni connu, puis je tends le cocktail et la bière au type en souriant.

Le GHB c’est un ami dealeur qui me l’a filé. Il officiait tous les weekends dans les toilettes du bar et on était vite devenu potes. Il me l’a donné, gratuit, avec les amphés que je lui avais achetés. Il m’a dit que je pouvais tester si je voulais, que c’était rigolo. Alors j’ai rigolé et j’ai dit OK. C’était de la drogue gratuite après tout. C’est la raison que je me suis donné pour ne pas me demander pourquoi il en avait, et surtout pourquoi il jugeait bon de me les donner, à moi ? Je ne me fais pourtant pas l’effet d’un taré de violeur. Du coup je n’ai pas cherché plus de précisions de peur de passer pour un loufoque.

Quand Pénélope s’est écroulée devant moi avant même d’avoir fini son verre ça, m’a fait un choc. Heureusement le dragueur est parti au galop quand il a vu la scène. Moi comme un innocent j’ai appelé à l’aide et l’ai mise en PLS – position latérale de sécurité. J’ai hésité à lui faire du bouche à bouche mais je me suis dit que ça faisait trop. Le patron est arrivé et m’a engueulé parce que je lui faisais perdre des clients à brailler comme ça, puis il m’a aidé à la transporter dans la remise. Il a pris le temps de me vomir toute sa haine dessus puis m’a demandé ce qu’elle avait. Je lui ai répondu qu’un mec lui avait proposé un verre et avait probablement glissé du GHB dedans. Il a soufflé. Pour une fois il n’avait plus rien à dire, j’ai tenté ma chance.

« Je la connais, je peux la reconduire chez elle si ça vous arrange. Je reste discret.

– Hors de question ! Demande à un de ses amis de la raccompagner.

– Elle est venue seule.

– Dans ce cas appelle les pompiers bordel de Dieu !

– …

– … Mais bon… le camion ici… Si. Si en fait. Oui ! Ramène-la chez elle, petit.

– Mais je veux ma soirée. »

Le patron a soutenu mon regard l’espace d’une seconde. Je n’ai pas cillé.

« Bon d’accord. Allez grouille toi.

– Et je serais payé comme les autres fois, ai-je tenté vaille que vaille.

– Bon d’accord ! Allez ! »

Il est quand même magnifique, ce monde dans lequel nous vivons. Je ramenai donc Pénélope chez moi.

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