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Cabale

Episode 13

Le voyage d’Abel

« Au revoir Abel, dit la maman d’Abel. Abel agita la main pour lui dire au revoir puis se tourna vers le monde. La nuit était moite et chaude. Elle enveloppait le petit garçon comme le câlin d’une maman, alors il n’avait pas peur. Il avait l’impression de nager dans son atmosphère bleutée, il sentait qu’en nageant beaucoup il pourrait attraper les étoiles. Elles étaient là, par milliers dans le ciel, et pourtant elles n’envoyaient aucune lumière sur la terre. Leur lumière était faible comme une flamme vacillante et ne pouvait traverser toute cette étendue de nuit. Le sol était noir comme du charbon. L’horizon était noir comme de l’encre.

Ce n’est que lorsque la lune se leva que le monde s’illumina. Sa trajectoire était si rapide dans le ciel qu’Abel pouvait la voir bouger. Elle montait tranquillement vers le faîte, projetant une marée de lumière qui éclairait jusqu’aux moindres touffes d’herbes gorgées d’insectes. Puis elle déclina et finit par disparaître. Elle réapparut quelque temps plus tard pour monter encore plus vite. À chaque tour elle accélérait. Toujours plus rapide.

Quand Abel cessa d’observer sa course frénétique, elle décrivait déjà son arc de cercle dans le ciel en moins d’une minute. Dès qu’elle disparaissait il faisait noir. Une minute de blanc, une minute de noir. Puis trente secondes de blanc, trente secondes de noir. Abel se sentait troublé. Bien sûr il y avait la lune qui perdait la tête, mais ce n’était pas tout. Son sentiment d’être dans l’eau était trop tenace.

Il regarda plus attentivement autour de lui, pendant les passages de la lune bien sûr, autrement c’était peine perdue. Il remarqua que les ombres des choses ne suivaient pas toutes la même trajectoire. Il y avait ce gros rocher en forme de langue, là-bas, dont l’ombre restait fixée sous lui, comme ancrée à la terre. Il y avait des arbres dont l’ombre allait à droite tandis que d’autres allaient à gauche. L’enfant se sentait aussi dégouté que captivé par cette danse anarchique.

Les périodes de noir accentuaient son trouble. Elles ne duraient plus qu’une dizaine de secondes à présent, dix secondes de vide. Il ne voyait rien. Il n’entendait rien non plus. C’était ça. Aucun son ne parvenait à ses oreilles. Le silence total.

Au moment même où il se fit cette remarque, un crissement monotone et ininterrompu s’éleva du néant. D’abord très ténu, décelable uniquement grâce à l’absence totale d’autres sons, il s’amplifia peu à peu pour devenir aussi audible qu’un chant de grillon. Le chant d’un grillon frénétique, voilà ce qu’il évoquait à Abel. Ou plutôt le croassement d’un corbeau, même si Abel savait qu’aucun corbeau au monde ne pouvait avoir assez de souffle pour croasser si longtemps sans interruption.

Puis la lumière fut, le son se tut. Rien ne bougeait autour du petit garçon, à part les ombres folles. Les arbres étaient nus et vides. Le sol était caillouteux et vide. Pourtant Abel savait que ce son provenait de quelque chose de vivant. Quelque chose de vivant et de près. Il le sentait. Alors il courut. Aussi vite qu’il le put, il courut. Les arbres défilaient à toute vitesse, le sol filait sous ses pieds nus. Comme il ne savait pas du tout d’où venait le son il ne fuyait pas d’endroit en particulier. Il courait juste parce que son esprit était trop terrorisé pour faire autre chose.

Quand la lune repassa sous la terre, et avec elle la lumière, le bruit revint. Plus fort encore. Abel accéléra. Il était maintenant au maximum de ses capacités, son corps le lui disait. Son cœur pompait le sang à une telle vitesse et avec une telle puissance que ses veines avaient doublé de volume et lui faisaient mal, ses artères le démangeaient. Les muscles de ses cuisses étaient si contractés qu’ils avaient grossi aussi, il ne pouvait plus étendre les jambes entièrement. Ses poumons, comme deux grosses souffleries de la plus énorme des forges, se gonflaient tant que sa poitrine menaçait d’éclater lorsqu’il inspirait, puis il recrachait tout par le nez et la bouche. L’afflux d’oxygène dans son cerveau le rendait tout léger.

Ainsi il sortit des ténèbres comme une fusée de la couche d’ozone. La lumière blanche et crue de la lune le ragaillardit et il ne perdit pas de vitesse. Heureusement son chemin était tracé droit devant lui, il ne risquait pas d’heurter un arbre, sinon l’impact aurait été si violent qu’il aurait probablement déraciné l’arbre et écrasé tout entier le corps d’Abel. Il remarqua que son ombre aussi avait sombré dans la folie. Elle grandissait doucement devant lui, puis disparaissait très vite et recommençait à grandir, exactement comme s’il courait sous des lampadaires, sauf qu’il ne courait pas sous des lampadaires. Quand son ombre réapparut devant lui pour la dernière fois, alors que la lune allait retourner sous l’horizon, elle n’était plus seule. Une autre silhouette de taille exactement similaire à la sienne était à ses côtés.

Sous le coup de la surprise les automatismes de son corps s’emmêlèrent. Il respira quand il devait lever la jambe gauche, alors qu’il avait toujours un peu d’air dans les poumons. Sa jambe droite se leva au lieu de se baisser et son cœur manqua un battement. Il resta un instant suspendu en l’air, conscient comme jamais de sa situation : conscient qu’il allait tomber et se faire rudement mal quand l’attraction terrestre agirait sur lui ; conscient que le noir arrivait, et avec lui les bruits ; conscient par-dessus tout de cette silhouette qui le talonnait.

Comme prévu l’impact fut brutal. Il lança son pied gauche au hasard vers le sol pour essayer de se rattraper, les ligaments de sa cheville émirent un claquement sec en se déchirant. Cette tentative malheureuse ne lui permit pas pour autant de retrouver l’équilibre, il s’écrasa au sol et roula sur plusieurs mètres avant de finir contre un arbre dont les branches sinueuses craquèrent de mécontentement.

Quand il revint à lui la lumière était là. Il ne pouvait plus bouger les jambes. Le bruit était là lui aussi. Il était monté dans les aigus et ressemblait maintenant au cri d’une petite fille qui a la bouche pleine d’eau. Et c’était effectivement une petite fille qui se trouvait face à lui. Une petite fille comme toi, Amandine. Elle se tenait très fort la gorge et ses yeux étaient tâchés de sang. Elle s’approcha d’Abel et lui tendit une main hésitante en le regardant d’un air affolé. Elle avait de tout petit doigts avec de petits ongles encore mous. Elle ne pouvait lui faire aucun mal. Elle ne le pourchassait pas. Elle appelait à l’aide.

Soudain la lune disparut. Abel sentit une étreinte brûlante et lisse comme de la glace lui saisir le cou. La petite fille paniqua. Son cri devint un sifflement qui déchira les tympans du garçon. Il sentit un craquement monter de très loin sous ses pieds et moins d’une seconde après tout explosa. Il fut alors pris d’une telle crise de panique que ses poumons se dégonflèrent comme deux ballons percés puis se figèrent. Autour les sons lui arrivaient complètement déformés par le sang qui lui coulait des oreilles, il n’entendait que des rugissements désespérés.

Son corps semblait en apesanteur. Peut-être ses poumons n’étaient-ils pas bloqués. Peut-être n’y avait-il tout simplement plus d’air à respirer. Abel tendit le cou et sortit la langue puis il tenta d’inspirer de toutes ses forces. Il eut une forte nausée et vomit abondamment mais l’air ne revenait pas. Il appuya sur sa trachée avec ses deux pouces pour essayer d’en faire sortir un éventuel obstacle mais ça ne marchait pas.

Des taches brunes apparurent sur le noir. Ses yeux gorgés de sang sortaient presque de leurs orbites. Il se grattait la gorge, ses ongles traçaient de profondes tranchées sur son cou, sa peau tombait par lambeaux comme celle d’une pomme de terre, mais l’air ne venait pas. Et lui ne mourait pas. »

À la fin de son histoire, le monsieur a fermé son livre, m’a dit bonne nuit et il est parti. Pendant qu’il lisait j’ai regardé et il n’y avait que des pages blanches à l’intérieur. J’en étais sûre. Les histoires comme ça n’existent pas. Elles ne sont pas dans les livres. Ce sont de fausses histoires qui n’existent pas.

Mais quand même le soir j’ai peur. J’ai peur des monstres. Et si le nouveau monsieur était un monstre ? Et s’il ne venait pas pour me lire une histoire la prochaine fois ? Et pourquoi il connait mon nom ? Le nom que ma Maman m’a donné. Ma Maman me manque. J’espère qu’elle ne s’est pas fait attraper par les monstres.

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