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Cabale

Episode 11

Celui qui criait vengeance (3/3)

J’ai pris ma soirée pour aller voir Marcus, mon frère. Ce con est sourd muet. 2m05 pour 110kg. Boxeur. C’est de lui que vient l’expression “taper comme un sourd”. Il s’est mis en tête d’écouler toute la came qui nous reste sur les bras. Au début j’étais plutôt chaud pour l’aider, tout ce que je voulais c’était bouger de cette foutue ville. Mais lui ne voulait pas. Il n’en démordait pas. Même s’il ne pouvait plus utiliser nos contacts habituels, il voulait rester dans sa ville, quitte à faire du détail, à tapiner dans les bars comme un dealeur de bas étage. Alors on s’est brouillé et je suis parti tout seul. Depuis j’ai plus de nouvelles.

La vérité c’est que mon frère n’est pas si dur qu’il en a l’air. Forcément le mutisme et la carrure de Mike Tyson, ça aide. Mais au fond il est tout tendre comme de la guimauve. Il est têtu mais je sais très bien que sans son grand frère pour veiller sur lui il finira forcément par se faire bouffer. Ce milieu ne lui convient pas. Dans la voiture en allant le voir je me suis payé une sévère crise de remords et cette sale histoire de quand on était gamins est remontée à la surface.

À l’époque il était plus gros que grand, et il en faut pas plus à des gamins pour commencer à être méchants. Alors comme en plus il était sourd muet il se faisait tout le temps emmerder. Y’a pas plus cruel qu’un enfant. Ces trucs sont de vraies bêtes sauvages aux allures de chérubins. C’est simple, j’ai commencé à vraiment me bagarrer quand il est rentré en primaire. Moi j’avais trois ans de plus et je faisais en sorte que tout le monde sache qu’il valait mieux ne pas s’en prendre à lui. Puis quand je suis rentré au collège ces petites raclures se sont vengées.

L’un d’entre eux – je me souviens qu’il s’appelait Dargelos – il faisait semblant d’être son pote et se foutait de sa gueule quand il avait le dos tourné. Littéralement. Ça faisait se bidonner tous les autres alors il continuait, il continuait, et mon frère ne se rendait compte de rien. Enfin, je pense qu’il s’en rendait compte mais faisait comme si de rien pour avoir un ami, populaire en plus. Quand je lui en parlais il se braquait et me disait de pas le toucher ou il me buterait.

Un jour le gamin a poussé le bouchon un peu trop loin et mon frère m’en a parlé : il lui lançait de la bouffe dessus à la cantine pendant qu’il allait chercher de l’eau. Ensuite ses potes éclusaient la carafe en deux minutes et Dargelos lui ordonnait de retourner en chercher. Ils faisaient ça depuis trois jours, à la sortie des cours mon frère puait la bolognaise mais il cachait les traces de sauce avec son manteau pour que la maîtresse ne remarque rien. Il payait son « amitié » au prix fort et les intérêts ne faisaient qu’augmenter.

Quand il m’a dit ça j’ai vu rouge. J’ai trop rien dit sur le coup pour pas l’inquiéter puis le lendemain je l’attendais à la sortie. C’était un vendredi, je m’en rappelle parce qu’il puait le poisson frit. Dargelos déconnait avec ses potes sous le préau. Je suis rentré en ignorant le frangin et je suis allé direct vers leur groupe. En me voyant débarquer le mioche a tiré une tête qui m’arracha un sourire. Sans même prononcer un mot je lui ai collé une prune en plein sur l’arête du nez. Je l’ai sentie craquer sous mes phalanges et c’était comme si la vibration avait empli tout mon corps d’une joie brûlante. Un seul de ses potes a osé intervenir mais j’étais déchainé et je lui ai mordu la main tellement fort que le goût du sang m’a empli la bouche. Il a hurlé comme une fille et les surveillants furent avertis.

Le temps qu’ils trouvent l’origine du cri, se regardent l’air incrédule devant le spectacle et enfin réussissent à m’arracher du corps, j’ai eu le temps de bien m’amuser. Je l’ai projeté à terre puis littéralement écrasé à grand coups de pieds, en remontant du bas ventre à la tête. Quatre décharges de joie qui ne m’appelaient qu’à répéter l’acte. À ce jour je n’ai pas encore répertorié de sensation plus délicieuse que celle de mon talon enfoncé dans la pomme d’Adam de ce mec.

Pour ça j’ai été viré de mon collège puis attaqué en justice et étiqueté « dégénéré » par la société. J’avais 15 ans. Mon frère a tiré la gueule pendant un mois. Toute la classe lui en voulait et Dargelos est resté à l’hosto une semaine. Mon coup à la gorge lui laisserait une voix de vieux fumeur à vie. Avec le recul je me dis que ça en valait la peine.

C’est vrai qu’il était encore tout jeune, il ne savait pas ce qu’il faisait, mais ce n’est pas parce qu’une action ne résulte pas de mauvais sentiments qu’elle n’a pas de mauvaises conséquences. Leur petit jeu était allé trop loin pour qu’aucun d’entre eux n’en sorte marqué à vie. Je suis content que ce soit lui. Au final Dargelos a gardé ses distances et mon frère s’en est remis.

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