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Cabale

Episode 1

Apologie de la bêtise par un suicidé

En sautant je me dis que je suis un con. Si on définit le con comme quelqu’un qui prend sa façon de penser pour une généralité, alors il y a des cons partout. Fi des origines, fi des classes sociales ! La connerie nous rassemble. C’est à se demander pourquoi on fait la guerre, si ce n’est pour oublier qu’au fond nous sommes tous cons.

Mais les cons comme les orchidées sont de milles espèces différentes. Avant j’étais expert dans leur classification. Je travaillais pour un institut de sondage. Trente et un ans de bons et loyaux services, et pourtant chacun de mes questionnaires sans exceptions aurait pu porter le même intitulé.

« Quel type de con êtes-vous ? »

Tout le monde sera d’accord pour partir du principe que ce sont les particularités d’un individu qui en font le charme. Jamais personne ne s’est dit : J’adore ce gars. Il est terriblement banal ! Et fort heureusement presque tout le monde a un ou deux signes particuliers à mettre en avant pour épater son monde. De toute façon l’impact imminent ne me permettra pas d’approfondir la question. Revenons-en à mes sondages.

Mon travail consistait à chercher précisément l’inverse : tout ce qui vous liait aux autres cons. J’étais bon pour ça. Avec le temps j’ai appris à repérer du premier coup d’œil quel type de con vous étiez, mais aussi le con que vous pensiez être et celui pour lequel vous vouliez qu’on vous prenne. Je me sentais puissant. Comme la lourde main de la justice, inlassablement je regroupais vos conneries individuelles pour en faire des données chiffrées que les cons puissants utilisaient pour vous dominer.

Le seul problème avec ce travail c’est le cynisme. Ça vient petit à petit, comme un cancer. Au début c’est bénin, presque agréable. On trouve ça drôle de déceler de la bêtise chez tout le monde en quantité égale. On se dit juste que le proverbe « on est tous le con de quelqu’un » est plus vrai qu’on ne le pense. Puis doucement on est agacé de remarquer que le comportement de chacun est lourdement conditionné par un nombre variable d’éléments facilement déterminables. On se met à lire de la psychanalyse et on consulte éventuellement. Maintenant la maladie du cynisme atteint un stade critique. Chacune de nos conversations, chacune de nos actions sont mises en abyme. On les vit à froid puis on les analyse, et dans notre tête la même question tourne en rond :

« Quel type de con êtes-vous ? »

Puis c’est la décadence. Le cynisme vous ronge de l’intérieur et se répand en plaques compactes sur votre peau pour finalement vous interdire toute forme de bonheur. Vous vous rendez bien compte que tout ce monde connecté fonctionne selon un ordre établi qui dépasse largement les influences des puissances économiques et politiques majeures. Pour preuve, les cons qui les dirigent n’ont pour but que d’augmenter leur puissance personnelle et pourtant la société avance. Mais comment ?

Le croyant y verra la main d’un Dieu quelconque. L’homme pragmatique que vous êtes devenu sait bien que s’il existe une puissance divine, elle ne place plus aucun espoir en l’Homme. Nous ne sommes plus là que pour divertir (et peut-être en a t’il toujours été ainsi). Non, notre avenir n’a rien à voir avec les dieux. L’Homme s’est construit lui-même une belle machine pour avancer, une machine qui tourne à la connerie.

Le vide m’aspire toujours plus vite. Les bruits de la circulation se font entendre et m’arrachent à mes pensées. Je peux voir les silhouettes des promeneurs. Leurs visages. Une femme me regarde l’air ahuri. Elle est belle. Elle va certainement être choquée en voyant mon corps éclater comme un fruit trop mûr contre le bitume. Elle va rentrer chez elle et n’ira pas au travail. Le regard de profonde compréhension que je lui jette à présent va rester collé quelque part sur sa conscience. J’ai pitié d’elle.

Nous sommes tous cons. Gloire aux cons.

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