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L'aiguille creuse

Episode 9

M. Filleul le regarda dans les yeux, et sèchement :

– Que me chantez-vous là ? Élève de rhétorique...

– Au lycée Janson, rue de la Pompe, numéro...

– Ah ça, mais, s’exclama M. Filleul, vous vous moquez de moi ! Il ne faudrait pas que ce petit jeu se prolongeât !

– Je vous avoue, Monsieur le juge d’instruction, que votre surprise m’étonne. Qu’est-ce qui s’oppose à ce que je sois élève au lycée Janson ? Ma barbe peut-être ? Rassurez-vous, ma barbe est fausse.

Isidore Beautrelet arracha les quelques boucles qui ornaient son menton, et son visage imberbe parut plus juvénile encore et plus rose, un vrai visage de lycéen. Et, tandis qu’un rire d’enfant découvrait ses dents blanches :

– Êtes-vous convaincu, maintenant ? Et vous faut-il encore des preuves ? Tenez, lisez, sur ces lettres de mon père, l’adresse : « M. Isidore Beautrelet, interne au lycée Janson-de-Sailly. »

Convaincu ou non, M. Filleul n’avait point l’air de trouver l’histoire à son goût. Il demanda d’un ton bourru :

– Que faites-vous ici ?

– Mais... je m’instruis.

– Il y a des lycées pour cela... le vôtre.

– Vous oubliez, Monsieur le juge d’instruction, qu’aujourd’hui, 23 avril, nous sommes en pleines vacances de Pâques.

– Eh bien ?

– Eh bien, j’ai toute liberté d’employer ces vacances à ma guise.

– Votre père ?...

– Mon père habite loin, au fond de la Savoie, et c’est lui-même qui m’a conseillé un petit voyage sur les côtes de la Manche.

– Avec une fausse barbe ?

– Oh ! ça non. L’idée est de moi. Au lycée, nous parlons beaucoup d’aventures mystérieuses, nous lisons des romans policiers où l’on se déguise. Nous imaginons des tas de choses compliquées et terribles. Alors j’ai voulu m’amuser et j’ai mis une fausse barbe. En outre, j’avais l’avantage qu’on me prenait au sérieux et je me faisais passer pour un reporter parisien. C’est ainsi qu’hier soir, après plus d’une semaine insignifiante, j’ai eu le plaisir de connaître mon confrère de Rouen, et que, ce matin, ayant appris l’affaire d’Ambrumésy, il m’a proposé fort aimablement de l’accompagner et de louer une voiture de compte à demi.

Isidore Beautrelet disait tout cela avec une simplicité franche, un peu naïve, et dont il n’était point possible de ne pas sentir le charme. M. Filleul lui-même, tout en se tenant sur une réserve défiante, se plaisait à l’écouter.

Il lui demanda d’un ton moins bourru :

– Et vous êtes content de votre expédition ?

– Ravi ! Je n’avais jamais assisté à une affaire de ce genre, et celle-ci ne manque pas d’intérêt.

– Ni de ces complications mystérieuses que vous prisez si fort.

– Et qui sont si passionnantes, Monsieur le juge d’instruction ! Je ne connais pas d’émotion plus grande que de voir tous les faits qui sortent de l’ombre, qui se groupent les uns contre les autres, et qui forment peu à peu la vérité probable.

– La vérité probable, comme vous y allez, jeune homme ! Est-ce à dire que vous avez, déjà prête, votre petite solution de l’énigme ?

– Oh ! non, repartit Beautrelet en riant... Seulement... il me semble qu’il y a certains points où il n’est pas impossible de se faire une opinion, et d’autres, même, tellement précis, qu’il suffit... de conclure.

– Eh ! mais, cela devient très curieux et je vais enfin savoir quelque chose. Car, je vous le confesse à ma grande honte, je ne sais rien.

– C’est que vous n’avez pas eu le temps de réfléchir, Monsieur le juge d’instruction. L’essentiel est de réfléchir. Il est si rare que les faits ne portent pas en eux-mêmes leur explication. N’est-ce pas votre avis ? En tout cas je n’en ai pas constaté d’autres que ceux qui sont consignés au procès-verbal.

– À merveille ! De sorte que si je vous demandais quels furent les objets volés dans ce salon ?

– Je vous répondrais que je les connais.

– Bravo ! Monsieur en sait plus long là-dessus que le propriétaire lui-même ! M. de Gesvres a son compte : M. Beautrelet n’a pas le sien. Il lui manque une bibliothèque et une statue grandeur nature que personne n’avait jamais remarquées. Et si je vous demandais le nom du meurtrier ?

– Je vous répondrais également que je le connais.

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