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L'aiguille creuse

Episode 8

L’incident causa une certaine émotion.

– À bon entendeur, salut, nous sommes avertis, murmura le substitut.

– Monsieur le comte, reprit le juge d’instruction, je vous supplie de ne pas vous inquiéter. Vous non plus, Mesdemoiselles. Cette menace n’a aucune importance, puisque la justice est sur les lieux. Toutes les précautions seront prises. Je réponds de votre sécurité. Quant à vous, Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les deux reporters, je compte sur votre discrétion. C’est grâce à ma complaisance que vous avez assisté à cette enquête, et ce serait mal me récompenser...

Il s’interrompit, comme si une idée le frappait, regarda les deux jeunes gens tour à tour, et s’approcha de l’un d’eux :

– À quel journal êtes-vous attaché ?

– Au Journal de Rouen.

– Vous avez une carte d’identité ?

– La voici.

Le document était en règle. Il n’y avait rien à dire. M. Filleul interpella l’autre reporter.

– Et vous, Monsieur ?

– Moi ?

– Oui, vous, je vous demande à quelle rédaction vous appartenez.

– Mon Dieu, Monsieur le juge d’instruction, j’écris dans plusieurs journaux...

– Votre carte d’identité ?

– Je n’en ai pas.

– Ah ! et comment se fait-il ?...

– Pour qu’un journal vous délivre une carte, il faut y écrire de façon suivie.

– Eh bien ?

– Eh bien ! je ne suis que collaborateur occasionnel. J’envoie de droite et de gauche des articles qui sont publiés... ou refusés, selon les circonstances.

– En ce cas, votre nom ? vos papiers ?

– Mon nom ne vous apprendrait rien. Quant à mes papiers, je n’en ai pas.

– Vous n’avez pas un papier quelconque faisant foi de votre profession !

– Je n’ai pas de profession.

– Mais enfin, Monsieur, s’écria le juge avec une certaine brusquerie, vous ne prétendez cependant pas garder l’incognito après vous être introduit ici par ruse, et avoir surpris les secrets de la justice.

– Je vous prierai de remarquer, Monsieur le juge d’instruction, que vous ne m’avez rien demandé quand je suis venu, et que, par conséquent, je n’avais rien à dire. En outre, il ne m’a pas semblé que l’enquête fût secrète, puisque tout le monde y assistait... même un des coupables.

Il parlait doucement, d’un ton de politesse infinie. C’était un tout jeune homme, très grand et très mince, vêtu d’un pantalon trop court et d’une jaquette trop étroite. Il avait une figure rose de jeune fille, un front large planté de cheveux en brosse et une barbe blonde mal taillée. Ses yeux brillaient d’intelligence. Il ne semblait nullement embarrassé et souriait d’un sourire sympathique où il n’y avait pas trace d’ironie.

M. Filleul l’observait avec une méfiance agressive. Les deux gendarmes s’avancèrent. Le jeune homme s’écria gaiement :

– Monsieur le juge d’instruction, il est clair que vous me soupçonnez d’être un des complices. Mais, s’il en était ainsi, ne me serais-je point esquivé au bon moment, selon l’exemple de mon camarade ?

– Vous pouviez espérer...

– Tout espoir eût été absurde. Réfléchissez, Monsieur le juge d’instruction, et vous conviendrez qu’en bonne logique...

M. Filleul le regarda droit dans les yeux, et sèchement :

– Assez de plaisanteries ! Votre nom ?

– Isidore Beautrelet.

– Votre profession ?

– Élève de rhétorique au lycée Janson-de-Sailly.

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