la maison d'édition de séries littéraires

L'aiguille creuse

Episode 75

La rencontre était originale. Elle était significative aussi. Tout de suite le jeune homme en saisit la portée. Après un échange de compliments, il dit à Sholmès :

– Je suppose que si vous êtes ici... c’est à cause de lui ?

– Oui...

– Alors... alors... vous croyez que nous avons des chances... de ce côté...

– J’en suis sûr.

La joie que Beautrelet ressentit à constater que l’opinion de Sholmès coïncidait avec la sienne ne fut pas sans mélange. Si l’Anglais arrivait au but, c’était la victoire partagée et qui sait même s’il n’arriverait pas avant lui ?

– Vous avez des preuves ? des indices ?

– N’ayez pas peur, ricana l’Anglais, comprenant son inquiétude, je ne marche pas sur vos brisées. Vous, c’est le document, la brochure... des choses qui ne m’inspirent pas grande confiance.

– Et vous ?

– Moi ce n’est pas cela.

– Est-il indiscret ?...

– Nullement. Vous vous rappelez l’histoire du diadème, l’histoire du duc de Charmerace 1 ?

– Oui.

– Vous n’avez pas oublié Victoire, la vieille nourrice de Lupin, celle que mon bon ami Ganimard a laissé échapper dans une fausse voiture cellulaire ?

– Non.

– J’ai retrouvé la piste de Victoire. Elle habite une ferme non loin de la route nationale n° 25. La route nationale n° 25, c’est la route du Havre à Lille. Par Victoire, j’irai facilement jusqu’à Lupin.

– Ce sera long.

– Qu’importe ! J’ai lâché toutes mes affaires. Il n’y a plus que celle-là qui compte. Entre Lupin et moi c’est une lutte... une lutte à mort.

Il prononça ces mots avec une sorte de sauvagerie où l’on sentait toute la rancœur des humiliations senties, toute une haine féroce contre le grand ennemi qui l’avait joué si cruellement.

– Allez-vous-en, murmura-t-il, on nous regarde... c’est dangereux... Mais rappelez-vous mes paroles : le jour où Lupin et moi nous serons l’un en face de l’autre, ce sera... ce sera tragique.

Beautrelet quitta Sholmès tout à fait rassuré : il n’y avait pas à craindre que l’Anglais le gagnât de vitesse.

Et quelle preuve encore lui apportait le hasard de cette entrevue ! La route du Havre à Lille passe par Dieppe. C’est la grande route côtière du pays de Caux ! La route maritime qui commande les falaises de la Manche ! Et c’est dans une ferme voisine de cette route que Victoire était installée. Victoire, c’est-à-dire Lupin, puisque l’un n’allait pas sans l’autre, le maître sans la servante, toujours aveuglément dévouée.

« Je brûle... Je brûle... se répétait le jeune homme... Dès que les circonstances m’apportent un élément nouveau d’information, c’est pour confirmer ma supposition. D’un côté, certitude absolue des bords de la Seine ; de l’autre, certitude de la route nationale. Les deux voies de communication se rejoignent au Havre, à la ville de François 1er, la ville du secret. Les limites se resserrent. Le pays de Caux n’est pas grand, et ce n’est encore que la partie ouest du pays que je dois fouiller. »

_____

1 Arsène Lupin, pièce en 4 actes.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter