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L'aiguille creuse

Episode 74

Paroles obscures et tout à coup, pour Beautrelet, rayonnantes de clarté ! N’était-ce pas l’exacte déclaration des motifs qui avait décidé François 1er à créer une ville à cet endroit, et le sort du Havre de Grâce n’était-il pas lié au secret même de l’Aiguille ?

– C’est cela... c’est cela... balbutia Beautrelet avec ivresse... Le vieil estuaire normand, l’un des points essentiels, l’un des noyaux primitifs autour desquels s’est formée la nationalité française, le vieil estuaire se complète par ces deux forces, l’une en plein ciel, vivante, connue, port nouveau qui commande l’Océan et qui s’ouvre sur le monde ; l’autre ténébreuse, ignorée et d’autant plus inquiétante qu’elle est invisible et impalpable. Tout un côté de l’histoire de France et de la maison royale s’explique par l’Aiguille, de même que toute l’histoire de Lupin. Les mêmes ressources d’énergie et de pouvoir alimentent et renouvellent la fortune des rois et celle de l’aventurier.

De bourgade en bourgade, du fleuve à la mer, Beautrelet fureta, le nez au vent, l’oreille aux écoutes et tâchant d’arracher aux choses mêmes leur signification profonde. Était-ce ce coteau qu’il fallait interroger ? Cette forêt ? Les maisons de ce village ? Était-ce parmi les paroles insignifiantes de ce paysan qu’il récolterait le petit mot révélateur ?

Un matin, il déjeunait dans une auberge, en vue d’Honfleur, antique cité de l’estuaire. En face de lui, mangeait un de ces maquignons normands, rouges et lourds, qui font les foires de la région, le fouet à la main, une longue blouse sur le dos. Au bout d’un instant, il parut à Beautrelet que cet homme le regardait avec une certaine attention, comme s’il le connaissait ou du moins comme s’il cherchait à le reconnaître.

« Bah ! pensa-t-il, je me trompe, je n’ai jamais vu ce marchand de chevaux et il ne m’a jamais vu. »

En effet, l’homme sembla ne plus s’occuper de lui. Il alluma sa pipe, demanda du café et du cognac, fuma et but. Son repas achevé, Beautrelet paya et se leva. Un groupe d’individus entrant au moment où il allait sortir, il dut rester debout quelques secondes auprès de la table où le maquignon était assis, et il l’entendit qui disait à voix basse :

– Bonjour, monsieur Beautrelet.

Isidore n’hésita pas. Il prit place auprès de l’homme et lui dit :

– Oui, c’est moi... mais vous qui êtes-vous ? Comment m’avez-vous reconnu ?

– Pas difficile... Et pourtant je n’ai jamais vu que votre portrait dans les journaux. Mais vous êtes si mal... comment dites-vous en français ?... si mal grimé.

Il avait un accent étranger très net, et Beautrelet crut discerner, en l’examinant, que lui aussi, il avait un masque qui altérait sa physionomie.

– Qui êtes-vous ? répéta-t-il... Qui êtes-vous ?

L’étranger sourit :

– Vous ne me reconnaissez pas ?

– Non. Je ne vous ai jamais vu.

– Pas plus que moi. Mais rappelez-vous... Moi aussi, on publie mon portrait dans les journaux... et souvent. Eh bien ! ça y est ?

– Non.

– Herlock Sholmès.

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