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L'aiguille creuse

Episode 70

Beautrelet attendit quelques minutes. Mme de Villemon, plus calme, veillait son fils. Il s’avança vers elle dans le but de lui adresser un dernier appel. Leurs yeux se croisèrent. Il ne dit rien. Il avait compris que jamais, maintenant, quoi qu’il arrivât, elle ne parlerait. Là encore, dans ce cerveau de mère, le secret de l’Aiguille creuse était enseveli aussi profondément que dans les ténèbres du passé.

Alors il renonça et partit.

Il était dix heures et demie. Il y avait un train à onze heures cinquante. Lentement il suivit l’allée du parc et s’engagea sur le chemin qui le menait à la gare.

– Eh bien, qu’en dis-tu, de celle-là ?

C’était Massiban, ou plutôt Lupin, qui surgissait du bois contigu à la route.

– Est-ce bien combiné ? Est-ce que ton vieux camarade sait danser sur la corde raide ? Je suis sûr que t’en reviens pas, hein ? et que tu te demandes si le nommé Massiban, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a jamais existé ? Mais oui, il existe. On te le fera voir même, si t’es sage. Mais d’abord, que je te rende ton revolver... Tu regardes s’il est chargé ? Parfaitement, mon petit. Cinq balles qui restent, dont une seule suffirait à m’envoyer ad patres... Eh bien, tu le mets dans ta poche ?... À la bonne heure... J’aime mieux ça que ce que tu as fait là-bas... Vilain ton petit geste ! Mais, quoi, on est jeune, on s’aperçoit tout à coup, – un éclair ! – qu’on a été roulé une fois de plus par ce sacré Lupin, et qu’il est là devant vous à trois pas... pfffft, on tire... Je ne t’en veux pas, va... La preuve c’est que je t’invite à prendre place dans ma cent chevaux. Ça colle ?

Il mit ses doigts dans sa bouche et siffla.

Le contraste était délicieux entre l’apparence vénérable du vieux Massiban, et la gaminerie de gestes et d’accent que Lupin affectait, Beautrelet ne put s’empêcher de rire.

– Il a ri ! il a ri ! s’écria Lupin en sautant de joie. Vois-tu, ce qui te manque, bébé, c’est le sourire... tu es un peu grave pour ton âge... Tu es très sympathique, tu as un grand charme de naïveté et de simplicité... mais vrai, t’as pas le sourire.

Il se planta devant lui.

– Tiens, j’parie que je vais te faire pleurer. Sais-tu comment j’ai suivi ton enquête ? comment j’ai connu la lettre que Massiban t’a écrite et le rendez-vous qu’il avait pris pour ce matin au château de Vélines ? Par les bavardages de ton ami, celui chez qui tu habites... Tu te confies à cet imbécile-là, et il n’a rien de plus pressé que de tout confier à sa petite amie... Et sa petite amie n’a pas de secrets pour Lupin. Qu’est-ce que je te disais ? Te voilà tout chose... Tes yeux se mouillent... l’amitié trahie, hein ? ça te chagrine... Tiens, tu es délicieux, mon petit... Pour un rien je t’embrasserais... tu as toujours des regards étonnés qui me vont droit au cœur... Je me rappellerai toujours, l’autre soir, à Gaillon, quand tu m’as consulté... Mais oui, c’était moi, le vieux notaire... Mais ris donc, gosse... Vrai, je te répète, t’as pas le sourire. Tiens, tu manques... comment dirais-je ? tu manques de « primesaut ». Moi, j’ai le « primesaut ».

On entendait le halètement d’un moteur tout proche. Lupin saisit brusquement le bras de Beautrelet et, d’un ton froid, les yeux dans les yeux :

– Tu vas te tenir tranquille maintenant, hein ? tu vois bien qu’il n’y a rien à faire. Alors à quoi bon user tes forces et perdre ton temps ? Il y a assez de bandits dans le monde... Cours après, et lâche-moi... sinon... C’est convenu, n’est-ce pas ?

Il le secouait pour lui imposer sa volonté. Puis il ricana :

– Imbécile que je suis ! Toi me ficher la paix ? T’es pas de ceux qui flanchent... Ah je ne sais pas ce qui me retient... En deux temps et trois mouvements, tu serais ficelé, bâillonné... et dans deux heures, à l’ombre pour quelques mois... Et je pourrais me tourner les pouces en toute sécurité, me retirer dans la paisible retraite que m’ont préparée mes aïeux, les rois de France, et jouir des trésors qu’ils ont eu la gentillesse d’accumuler pour moi... Mais non, il est dit que je ferai la gaffe jusqu’au bout... Qu’est-ce que tu veux ? on a ses faiblesses... Et j’en ai une pour toi... Et puis quoi, c’est pas encore fait. D’ici à ce que tu aies mis le doigt dans le creux de l’Aiguille, il passera de l’eau sous le pont... Que diable ! Il m’a fallu dix jours à moi, Lupin. Il te faudra bien dix ans. Il y a de l’espace, tout de même, entre nous deux.

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