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L'aiguille creuse

Episode 69

Le papier avait glissé à terre. Beautrelet le ramassa et, sans même s’excuser, il lut à son tour :

Taisez-vous... sinon votre fils ne se réveillera pas...

– Mon fils... mon fils... bégayait-elle, si faible qu’elle ne pouvait même pas aller au secours de celui qu’on menaçait.

Beautrelet la rassura. :

– Ce n’est pas sérieux... il y a là une plaisanterie... voyons, qui aurait intérêt ?

– À moins, insinua Massiban, que ce soit Arsène Lupin.

Beautrelet lui fit signe de se taire. Il le savait bien, parbleu, que l’ennemi était là, de nouveau, attentif et résolu à tout, et c’est pourquoi justement il voulait arracher à Mme de Villemon les mots suprêmes, si longtemps attendus, et les arracher sur-le-champ, à la minute même.

– Je vous en supplie, Madame, remettez-vous... Nous sommes tous là... Il n’y a aucun péril...

Allait-elle parler ? Il le crut, il l’espéra. Elle balbutia quelques syllabes. Mais la porte s’ouvrit encore. La bonne, cette fois, entra. Elle semblait bouleversée.

– M. Georges... Madame... M. Georges.

D’un coup, la mère retrouva toutes ses forces. Plus vite que tous, et poussée par un instinct qui ne trompait pas, elle dégringola les marches de l’escalier, traversa le vestibule et courut vers la terrasse. Là, sur un fauteuil, le petit Georges était étendu, immobile.

– Eh bien quoi ! il dort !...

– Il s’est endormi subitement, Madame, dit la bonne. J’ai voulu l’en empêcher, le porter dans sa chambre. Il dormait déjà, et ses mains... ses mains étaient froides.

– Froides ! balbutia la mère... oui, c’est vrai... ah ! mon Dieu, mon Dieu... pourvu qu’il se réveille !

Beautrelet glissa ses doigts dans une de ses poches, saisit la crosse de son revolver, de l’index agrippa la gâchette sortit brusquement l’arme, et fit feu sur Massiban.

D’avance, pour ainsi dire, comme s’il épiait les gestes du jeune homme, Massiban avait esquivé le coup. Mais déjà Beautrelet s’était élancé sur lui en criant aux domestiques :

– À moi ! c’est Lupin !...

Sous la violence du choc, Massiban fut renversé sur un des fauteuils d’osier.

Au bout de sept ou huit secondes, il se releva, laissant Beautrelet étourdi, suffoquant et tenant dans ses mains le revolver du jeune homme.

– Bien... parfait... ne bouge pas... t’en as pour deux ou trois minutes... pas davantage... Mais vrai, t’as mis le temps à me reconnaître. Faut-il que je lui aie bien pris sa tête, au Massiban ?...

Il se redressa, et d’aplomb maintenant sur ses jambes, le torse solide, l’attitude redoutable, il ricana en regardant les trois domestiques pétrifiés et le baron ahuri.

– Isidore, t’as fait une boulette. Si tu ne leur avais pas dit que j’étais Lupin, ils me sautaient dessus. Et des gaillards comme ceux-là, bigre, que serais-je devenu, mon Dieu ! Un contre quatre !

Il s’approcha d’eux :

– Allons, mes enfants, n’ayez pas peur... je ne vous ferai pas de bobo... tenez, voulez-vous un bout de sucre d’orge ? Ça vous remontera. Ah ! toi, par exemple, tu vas me rendre mon billet de cent francs. Oui, oui, je te reconnais. C’est toi que j’ai payé tout à l’heure pour porter la lettre à ta maîtresse... Allons, vite, mauvais serviteur...

Il prit le billet bleu que lui tendit le domestique et le déchira en petits morceaux.

– L’argent de la trahison... ça me brûle les doigts.

Il enleva son chapeau et s’inclinant très bas devant Mme de Villemon :

– Me pardonnez-vous, Madame ? Les hasards de la vie – de la mienne surtout – obligent souvent à des cruautés dont je suis le premier à rougir. Mais soyez sans crainte pour votre fils, c’est une simple piqûre, une petite piqûre au bras que je lui ai faite, pendant qu’on l’interrogeait. Dans une heure, tout au plus, il n’y paraîtra pas... Encore une fois, toutes mes excuses. Mais j’ai besoin de votre silence.

Il salua de nouveau, remercia M. de Vélines de son aimable hospitalité, prit sa canne, alluma une cigarette, en offrit une au baron, donna un coup de chapeau circulaire, cria d’un petit ton protecteur à Beautrelet : « Adieu, Bébé ! » et s’en alla tranquillement en lançant des bouffées de cigarette dans le nez des domestiques...

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