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L'aiguille creuse

Episode 68

Il tremblait, tout secoué de rage et de déception. Massiban se pencha :

– C’est vrai... il reste les bribes de deux pages, comme des onglets. Les traces semblent assez fraîches. Ça n’a pas été coupé, mais arraché... arraché violemment... Tenez, toutes les pages de la fin portent des marques de froissement.

– Mais qui ? qui ? gémissait Isidore, en se tordant les poings... un domestique ? un complice ?

– Cela peut remonter tout de même à quelques mois, observa Massiban.

– Quand même... il faut que quelqu’un ait déniché, ait pris ce livre... Voyons, vous, Monsieur, s’écria Beautrelet, apostrophant le baron, vous ne savez rien ?... vous ne soupçonnez personne ?

– Nous pourrions interroger ma fille.

– Oui... oui... c’est cela... peut-être saura-t-elle...

M. de Vélines sonna son valet de chambre. Quelques minutes après, Mme de Villemon entrait. C’était une femme jeune, à la physionomie douloureuse et résignée. Tout de suite, Beautrelet lui demanda :

– Vous avez trouvé ce livre en haut, Madame, dans la bibliothèque ?

– Oui, dans un paquet de volumes, qui n’était pas déficelé.

– Et vous l’avez lu ?

– Oui, hier soir.

– Quand vous l’avez lu, les deux pages qui sont là manquaient-elles ? Rappelez-vous bien, les deux pages qui suivent ce tableau de chiffres et de points ?

– Mais non, mais non, dit-elle très étonnée, il ne manquait aucune page.

– Cependant, on a déchiré...

– Mais le livre n’a pas quitté ma chambre cette nuit.

– Ce matin ?

– Ce matin, je l’ai descendu moi-même ici quand on a annoncé l’arrivée de M. Massiban.

– Alors ?

– Alors, je ne comprends pas... à moins que... mais non...

– Quoi ?

– Georges... mon fils... ce matin... Georges a joué avec ce livre.

Elle sortit précipitamment, accompagnée de Beautrelet, de Massiban et du baron. L’enfant n’était pas dans sa chambre. On le chercha de tous côtés. Enfin, on le trouva qui jouait derrière le château. Mais ces trois personnes semblaient si agitées, et on lui demandait des comptes avec tant d’autorité, qu’il se mit à pousser des hurlements. Tout le monde courait à droite, à gauche. On questionnait les domestiques. C’était un tumulte indescriptible. Et Beautrelet avait l’impression effroyable que la vérité se retirait de lui comme de l’eau qui filtre à travers les doigts. Il fit un effort pour se ressaisir, prit le bras de Mme de Villemon, et, suivi du baron et de Massiban, il la ramena dans le salon et lui dit :

– Le livre est incomplet, soit, deux pages sont arrachées... mais vous les avez lues, n’est-ce pas, Madame ?

– Oui.

– Vous savez ce qu’elles contenaient ?

– Oui.

– Vous pourriez nous le répéter ?

– Parfaitement. J’ai lu tout le livre avec beaucoup de curiosité, mais ces deux pages surtout m’ont frappée, étant donné l’intérêt des révélations, un intérêt considérable.

– Eh bien, parlez, Madame, parlez, je vous en supplie. Ces révélations sont d’une importance exceptionnelle. Parlez, je vous en prie, les minutes perdues ne se retrouvent pas. L’Aiguille creuse...

– Oh ! c’est bien simple, l’Aiguille creuse veut dire...

À ce moment un domestique entra.

– Une lettre pour Madame...

– Tiens... mais le facteur est passé.

– C’est un gamin qui me l’a remise.

Mme de Villemon décacheta, lut, et porta la main à son cœur, toute prête à tomber, soudain livide et terrifiée.

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