la maison d'édition de séries littéraires

L'aiguille creuse

Episode 66

Le domestique les conduisit au premier étage, dans une vaste pièce aux murs nus, et simplement meublée de secrétaires, de casiers et de tables couvertes de papiers et de registres. Le baron les accueillit avec beaucoup d’affabilité et ce grand besoin de parler qu’ont souvent les personnes trop solitaires. Ils eurent beaucoup de mal à exposer l’objet de leur visite.

– Ah oui, je sais, vous n’avez écrit à ce propos, monsieur Massiban. Il s’agit, n’est-ce pas, d’un livre où il est question d’une Aiguille, et qui me viendrait d’un ancêtre ?

– En effet.

– Je vous dirai que mes ancêtres et moi nous sommes brouillés. On avait de drôles d’idées en ce temps-là. Moi, je suis de mon époque. J’ai rompu avec le passé.

– Oui, objecta Beautrelet, impatienté, mais n’avez-vous aucun souvenir d’avoir vu ce livre ?

– Mais si ! je vous l’ai télégraphié, s’écria-t-il en s’adressant à Massiban, qui, agacé, allait et venait dans la pièce et regardait par les autres fenêtres, mais si !... ou du moins il semblait à ma fille qu’elle avait vu ce titre parmi les quelques milliers de bouquins qui encombrent la bibliothèque. Car, pour moi, messieurs, la lecture... Je ne lis même pas les journaux... Ma fille quelquefois, et encore ! pourvu que son petit Georges, le fils qui lui reste, se porte bien ! et pourvu, moi, que mes fermages rentrent, que mes baux soient en règle !... Vous voyez mes registres... je vis là-dedans, messieurs... et j’avoue que j’ignore absolument le premier mot de cette histoire, dont vous m’avez entretenu par lettre, monsieur Massiban...

Isidore Beautrelet, horripilé par ce bavardage, l’interrompit brusquement :

– Pardon, Monsieur, mais alors ce livre...

– Ma fille l’a cherché. Elle le cherche depuis hier.

– Eh bien ?

– Eh bien elle l’a retrouvé, elle l’a retrouvé il y a une heure ou deux. Quand vous êtes arrivés...

– Et où est-il ?

– Où il est ? Mais elle l’a posé sur cette table... tenez... là-bas...

Isidore bondit. Au bout de la table, sur un fouillis de paperasses, il y avait un petit livre recouvert de maroquin rouge. Il y appliqua son poing violemment, comme s’il défendait que personne au monde y touchât... et un peu aussi comme si lui-même n’osait le prendre.

– Eh bien, s’écria Massiban, tout ému.

– Je l’ai... le voilà... maintenant, ça y est...

– Mais le titre... êtes-vous sûr !

– Eh parbleu ! tenez.

Il montra les lettres d’or gravées dans le maroquin « Le mystère de l’Aiguille creuse ».

– Êtes-vous convaincu ? Sommes-nous enfin les maîtres du secret ?

– La première page... Qu’y a-t-il en première page ?

– Lisez : « Toute la vérité dénoncée pour la première fois. – Cent exemplaires imprimés par moi-même et pour l’instruction de la Cour. »

– C’est cela, c’est cela, murmura Massiban, la voix altérée, c’est l’exemplaire arraché aux flammes C’est le livre même que Louis XIV a condamné.

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