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L'aiguille creuse

Episode 64

Beautrelet se tut, puis lentement, les yeux clos, comme s’il cherchait à préciser et à résumer sa pensée, il prononça :

– Possesseur du secret, le capitaine des gardes commence par en livrer des parcelles dans le journal que retrouve son arrière-petit-fils. Puis le silence. Le mot de l’énigme, il ne le donne pas. Pourquoi ? Parce que la tentation d’user du secret s’infiltre peu à peu en lui, et qu’il y succombe. La preuve ? Son assassinat. La preuve ? Le magnifique joyau découvert sur lui et que, indubitablement, il avait tiré de tel trésor royal dont la cachette, inconnue de tous, constitue précisément le mystère de l’Aiguille creuse. Lupin me l’a laissé entendre : Lupin ne mentait pas.

– De sorte, Beautrelet, que vous concluez ?

Je conclus qu’il faut faire autour de cette histoire le plus de publicité possible, et qu’on sache par tous les journaux que nous recherchons un livre intitulé le Traité de l’Aiguille. Peut-être le dénichera-t-on au fond de quelque bibliothèque de province.

Tout de suite la note fut rédigée, et tout de suite, sans même attendre qu’elle pût produire un résultat, Beautrelet se mit à l’œuvre.

Un commencement de piste se présentait : l’assassinat avait eu lieu aux environs de Gaillon. Le jour même il se rendit dans cette ville. Certes, il n’espérait point reconstituer un crime perpétré deux cents ans auparavant. Mais, tout de même, il est certains forfaits qui laissent des traces dans les souvenirs, dans les traditions des pays.

Les chroniques locales les recueillent. Un jour, tel érudit de province, tel amateur de vieilles légendes, tel évocateur des petits incidents de la vie passée, en fait l’objet d’un article de journal ou d’une communication à l’Académie de son chef-lieu.

Il en vit trois ou quatre de ces érudits. Avec l’un d’eux, surtout, un vieux notaire, il fureta, il compulsa les registres de la prison, les registres des anciens bailliages et des paroisses. Aucune notice ne faisait allusion à l’assassinat d’un capitaine des gardes, au XVIIe siècle.

Il ne se découragea pas et continua ses recherches à Paris où peut-être avait eu lieu l’instruction de l’affaire. Ses efforts n’aboutirent pas.

Mais l’idée d’une autre piste le lança dans une direction nouvelle. Était-il impossible de connaître le nom de ce capitaine des gardes dont le petit-fils émigra, et dont l’arrière-petit-fils servit les armées de la République, en fut détaché au Temple pendant la détention de la famille royale, servit Napoléon, et fit la campagne de France ?

À force de patience, il finit par établir une liste où deux noms tout au moins offraient une similitude presque complète : M. de Larbeyrie, sous Louis XIV, le citoyen Larbrie, sous la Terreur.

C’était déjà un point important. Il le précisa par un entrefilet qu’il communiqua aux journaux, demandant si on pouvait lui fournir des renseignements sur ce Larbeyrie ou sur ses descendants.

Ce fut M. Massiban, le Massiban de la brochure, le membre de l’Institut, qui lui répondit.

Monsieur,

Je vous signale un passage de Voltaire, que j’ai relevé dans son manuscrit du _Siècle de Louis XIV (chapitre XXV : « Particularités et anecdotes du règne »). Ce passage a été supprimé dans les diverses éditions_.

« J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin, intendant des Finances et ami du ministre Chamillard, que le roi partit un jour précipitamment dans son carrosse à la nouvelle que M. de Larbeyrie avait été assassiné et dépouillé de magnifiques bijoux. Il semblait dans une émotion très grande et répétait : « Tout est perdu... tout est perdu... » L’année suivante, le fils de ce Larbeyrie et sa fille, qui avait épousé le marquis de Vélines, furent exilés dans leurs terres de Provence et de Bretagne. Il ne faut pas douter qu’il y ait là quelque particularité. »

Il faut en douter d’autant moins, ajouterai-je, que M. Chamillard, d’après Voltaire, fut le dernier ministre qui eut l’étrange secret du _Masque de fer._

Vous voyez, monsieur, le profit que l’on peut tirer de ce passage, et le lien évident qui s’établit entre les deux aventures. Je n’ose, quant à moi, imaginer des hypothèses trop précises sur la conduite, sur les soupçons, sur les appréhensions de Louis XIV en ces circonstances, mais n’est-il pas permis, d’autre part, puisque M. de Larbeyrie a laissé un fils qui fut probablement le grand-père du citoyen-officier Larbrie, et une fille, n’est-il pas permis de supposer qu’une partie des papiers laissés par Larbeyrie ait échu à la fille, et que, parmi ces papiers, se trouvait le fameux exemplaire que le capitaine des gardes sauva des flammes ?

J’ai consulté _l’Annuaire des Châteaux. Il y a aux environs de Rennes un baron de Vélines. Serait-ce un descendant du marquis ? À tout hasard, hier, j’ai écrit à ce baron pour lui demander s’il n’avait pas en sa possession un vieux petit livre, dont le titre mentionnerait ce mot de l’Aiguille. J’attends sa réponse._

J’aurais la plus grande satisfaction à parler de toutes ces choses avec vous. Si cela ne vous dérange pas trop, venez me voir. Agréez, monsieur, etc.

P.S. – Bien entendu, je ne communique pas aux journaux ces petites découvertes. Maintenant que vous approchez du but, la discrétion est de rigueur.

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