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L'aiguille creuse

Episode 61

Au livre III des Commentaires de César sur la guerre des Gaules, il est raconté qu’après la défaite de Viridovix par G. Titulius Sabinus, le chef des Calètes fut mené devant César et que, pour sa rançon, il dévoila le secret de l’Aiguille...

_Le traité de Saint-Clair-sur-Epte, entre Charles le Simple et Roll, chef des barbares du Nord, fait suivre le nom de Roll de tous ses titres, parmi lesquels nous lisons _maître du secret de l’Aiguille.

La chronique saxonne (édition de Gibson, page 134) parlant de Guillaume-à-la-grande-vigueur (Guillaume le Conquérant) raconte que la hampe de son étendard se terminait en pointe acérée et percée d’une fente à la façon d’une aiguille...

Dans une phrase assez ambiguë de son interrogatoire, Jeanne d’Arc avoue qu’elle a encore une chose secrète à dire au roi de France, à quoi ses juges répondent : Oui, nous savons de quoi il est question, et c’est pourquoi, Jeanne, vous périrez.

– Par la vertu de l’Aiguille, jure quelquefois le bon roi Henri IV.

Auparavant, François 1er, haranguant les notables du Havre en 1520, prononça cette phrase que nous transmet le journal d’un bourgeois d’Honfleur :

Les rois de France portent des secrets qui règlent la conduite des choses et le sort des villes.

Toutes ces citations, Monsieur le Directeur, tous les récits qui concernent le Masque de fer, le capitaine des gardes et son arrière-petit-fils, je les ai retrouvés aujourd’hui dans une brochure écrite précisément par cet arrière-petit-fils et publiée en juin 1815, la veille ou le lendemain de Waterloo, c’est-à-dire en une période de bouleversements où les révélations qu’elle contenait devaient passer inaperçues.

Que vaut cette brochure ? Rien, me direz-vous, et nous ne devons lui accorder aucune créance. C’est là ma première impression ; mais quelle ne fut pas ma stupeur, en ouvrant les Commentaires de César au chapitre indiqué, d’y découvrir la phrase relevée dans la brochure ! Même constatation en ce qui concerne le traité de Saint-Clair-sur-Epte, la chronique saxonne, l’interrogatoire de Jeanne d’Arc, bref tout ce qu’il m’a été possible de vérifier jusqu’ici.

Enfin, il est un fait plus précis encore que relate l’auteur de la brochure de 1815. Pendant la campagne de France, officier de Napoléon, il sonna un soir, son cheval ayant crevé, à la porte d’un château où il fut reçu par un vieux chevalier de Saint-Louis. Et il apprit coup sur coup en causant avec le vieillard que ce château, situé au bord de la Creuse, s’appelait le château de l’Aiguille, qu’il avait été construit et baptisé par Louis XIV, et que, sur son ordre exprès, il avait été orné de clochetons et d’une flèche qui figurait l’aiguille. Comme date il portait, il doit porter encore 1680.

1680 ! Un an après la publication du livre et l’emprisonnement du Masque de fer. Tout s’expliquait : Louis XIV, prévoyant que le secret pouvait s’ébruiter, avait construit et baptisé ce château pour offrir aux curieux une explication naturelle de l’antique mystère. L’Aiguille creuse ? Un château à clochetons pointus, situé au bord de la Creuse et appartenant au roi. Du coup on croyait connaître le mot de l’énigme et les recherches cessaient !

Le calcul était juste, puisque, plus de deux siècles après, M. Beautrelet est tombé dans le piège. Et c’est là, Monsieur le Directeur, que je voulais en venir en écrivant cette lettre. Si Lupin sous le nom d’Anfredi a loué à M. Valméras le château de l’Aiguille au bord de la Creuse, s’il a logé là ses deux prisonniers, c’est qu’il admettait le succès des inévitables recherches de M. Beautrelet, et que, dans le but d’obtenir la paix qu’il avait demandée, il tendait précisément à M. Beautrelet ce que nous pouvons appeler le piège historique de Louis XIV.

Et par là nous sommes amenés à ceci, conclusion irréfutable, c’est que lui, Lupin, avec ses seules lumières, sans connaître d’autres faits que ceux que nous connaissons, est parvenu, par le sortilège d’un génie vraiment extraordinaire, à déchiffrer l’indéchiffrable document ; c’est que Lupin, dernier héritier des rois de France, connaît le mystère royal de l’Aiguille creuse.

Là se terminait l’article. Mais depuis quelques minutes, depuis le passage concernant le château de l’Aiguille, ce n’était plus Beautrelet qui en faisait la lecture. Comprenant sa défaite, écrasé sous le poids de l’humiliation subie, il avait lâché le journal et s’était effondré sur sa chaise, le visage enfoui dans ses mains.

Haletante et secouée d’émotion par cette incroyable histoire, la foule s’était rapprochée peu à peu et maintenant se pressait autour de lui. On attendait avec une angoisse frémissante les mots qu’il allait répondre, les objections qu’il allait soulever.

Il ne bougea pas.

D’un geste doux, Valméras lui décroisa les mains et releva sa tête.

Isidore Beautrelet pleurait.

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