la maison d'édition de séries littéraires

L'aiguille creuse

Episode 58

On se rappelle la formidable explosion de surprise et d’enthousiasme qui éclata dans le monde entier à la nouvelle de ce dénouement imprévu : Mlle de Saint-Véran libre ! La jeune fille que convoitait Lupin, pour laquelle il avait machiné ses plus machiavéliques combinaisons, arrachée à ses griffes ! Libre aussi le père de Beautrelet, celui que Lupin, dans son désir exagéré d’un armistice que nécessitaient les exigences de sa passion, celui que Lupin avait choisi comme otage. Libres tous deux, les deux prisonniers !

Et le secret de l’Aiguille, que l’on avait cru impénétrable, connu, publié, jeté aux quatre coins de l’univers !

Vraiment la foule s’amusa. On chansonna l’aventurier vaincu. « Les amours de Lupin. » « Les sanglots d’Arsène !... » « Le cambrioleur amoureux. » « La complainte du pickpocket ! » Cela se criait sur les boulevards, cela se fredonnait à l’atelier.

Pressée de questions, poursuivie par les interviewers, Raymonde répondit avec la plus extrême réserve. Mais la lettre était là, et les bouquets de fleurs, et toute la pitoyable aventure ! Lupin, bafoué, ridiculisé, dégringola de son piédestal. Et Beautrelet fut l’idole. Il avait tout vu, tout prédit, tout élucidé. La déposition que Mlle de Saint-Véran fit devant le juge d’instruction au sujet de son enlèvement, confirma l’hypothèse qu’avait imaginée le jeune homme. Sur tous les points, la réalité semblait se soumettre à ce qu’il la décrétait au préalable. Lupin avait trouvé son maître.

Beautrelet exigea que son père, avant de retourner dans ses montagnes de Savoie, prît quelques mois de repos au soleil, et il le conduisit lui-même, ainsi que Mlle de Saint-Véran, aux environs de Nice, où le comte de Gesvres et sa fille Suzanne étaient installés pour passer l’hiver. Le surlendemain, Valméras amenait sa mère auprès de ses nouveaux amis, et ils composèrent ainsi une petite colonie, groupée autour de la villa de Gesvres, et sur laquelle veillaient nuit et jour une demi-douzaine d’hommes engagés par le comte.

Au début d’octobre, Beautrelet, élève de rhétorique, alla reprendre à Paris le cours de ses études et préparer ses examens. Et la vie recommença, calme cette fois et sans incidents. Que pouvait-il d’ailleurs se passer ? La guerre n’était-elle pas finie ?

Lupin devait en avoir de son côté la sensation bien nette, et qu’il n’y avait plus pour lui qu’à se résigner au fait accompli, car un beau jour ses deux autres victimes, Ganimard et Herlock Sholmès, réapparurent. Leur retour à la vie de ce monde manqua, du reste, totalement de prestige. Ce fut un chiffonnier qui les ramassa, Quai des Orfèvres, en face de la Préfecture de police, et tous deux endormis et ligotés.

Après une semaine de complet ahurissement, ils parvinrent à reprendre la direction de leurs idées et racontèrent – ou plutôt Ganimard raconta, car Sholmès s’enferma dans un mutisme farouche – qu’ils avaient accompli, à bord du yacht LHirondelle, un voyage de circumnavigation autour de l’Afrique, voyage charmant, instructif, où ils pouvaient se considérer comme libres, sauf à certaines heures qu’ils passaient à fond de cale, tandis que l’équipage descendait dans des ports exotiques. Quant à leur atterrissage au quai des Orfèvres, ils ne se souvenaient de rien, endormis sans doute depuis plusieurs jours.

Cette mise en liberté, c’était l’aveu de la défaite. Et, en ne luttant plus, Lupin la proclamait sans restriction.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter