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L'aiguille creuse

Episode 53

Il n’osa plus s’écarter de l’abri que lui offraient les feuillages épais du bois. Lentement, presque à plat ventre, il appuya vers la droite, et parvint ainsi au sommet d’un monticule qui atteignait le faîte des arbres voisins. Les murailles étaient plus élevées encore. Cependant il discerna le toit du château qu’elles ceignaient, un vieux toit Louis XIII que surmontaient des clochetons très fins disposés en corbeille autour d’une flèche plus aiguë et plus haute.

Pour ce jour-là, Beautrelet n’en fit pas davantage. Il avait besoin de réfléchir et de préparer son plan d’attaque sans rien laisser au hasard. Maître de Lupin, c’était à lui maintenant de choisir l’heure et le mode du combat. Il s’en alla.

Près du pont, il croisa deux paysannes qui portaient des seaux remplis de lait. Il leur demanda :

– Comment s’appelle le château qui est là-bas, derrière les arbres ?

– Ça, Monsieur, c’est le château de l’Aiguille.

Il avait jeté sa question sans y attacher d’importance. La réponse le bouleversa.

– Le château de l’Aiguille... Ah !... Mais où sommes-nous, ici ? Dans le département de l’Indre ?

– Ma foi, non, l’Indre, c’est de l’autre côté de la rivière... Par ici, c’est la Creuse.

Isidore eut un éblouissement. Le château de l’Aiguille ! le département de la Creuse ! L’Aiguille, Creuse ! La clef même du document ! La victoire assurée, définitive, totale...

Sans un mot de plus, il tourna le dos aux deux femmes et s’en alla en titubant, comme un homme ivre.

La résolution de Beautrelet fut immédiate : il agirait seul. Prévenir la justice était trop dangereux. Outre qu’il ne pouvait offrir que des présomptions, il craignait les lenteurs de la justice, les indiscrétions certaines, toute une enquête préalable pendant laquelle Lupin, inévitablement averti, aurait le loisir d’effectuer sa retraite en bon ordre.

Le lendemain, dès huit heures, son paquet sous le bras, il quitta l’auberge qu’il habitait aux environs de Cuzion, gagna le premier fourré venu, se défit de ses hardes d’ouvrier, redevint le jeune peintre anglais qu’il était précédemment, et se présenta chez le notaire d’Eguzon, le plus gros bourg de la contrée.

Il raconta que le pays lui plaisait, et que, s’il trouvait une demeure convenable, il s’y installerait volontiers avec ses parents. Le notaire indiqua plusieurs domaines. Beautrelet insinua qu’on lui avait parlé du château de l’Aiguille, au nord de la Creuse.

– En effet, mais le château de l’Aiguille, qui appartient à un de mes clients, depuis cinq ans, n’est pas à vendre.

– Il l’habite alors ?

– Il l’habitait, ou plutôt sa mère. Mais celle-ci, trouvant le château un peu triste, ne s’y plaisait pas. De sorte qu’ils l’ont quitté l’année dernière.

– Et personne n’y demeure ?

– Si, un Italien, auquel mon client l’a loué pour la saison d’été, le baron Anfredi.

– Ah ! le baron Anfredi, un homme encore jeune, l’air assez gourmé...

– Ma foi, je n’en sais rien... Mon client a traité directement. Il n’y a pas eu de bail... une simple lettre...

– Mais vous connaissez le baron ?

– Non, il ne sort jamais du château... En automobile, quelquefois, et la nuit, paraît-il. Les provisions sont faites par une vieille cuisinière qui ne parle à personne. Des drôles de gens...

– Votre client consentirait-il à vendre son château ?

– Je ne crois pas. C’est un château historique, du plus pur style Louis XIII. Mon client y tenait beaucoup, et s’il n’a pas changé d’avis...

– Vous pouvez me donner son nom ?

– Louis Valméras, 34, rue du Mont-Thabor.

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