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L'aiguille creuse

Episode 51

Aussitôt Isidore regarda les timbres de la poste. Ils portaient Cuzion (Indre). L’Indre ! Ce département qu’il s’acharnait à fouiller depuis des semaines !

Il consulta un petit guide de poche qui ne le quittait pas. Cuzion, canton d’Eguzon... Là aussi il avait passé.

Par prudence, il rejeta sa personnalité d’Anglais, qui commençait à être connue dans le pays, se déguisa en ouvrier, et fila sur Cuzion, village peu important, où il lui fut facile de découvrir l’expéditeur de la lettre.

Tout de suite, d’ailleurs, la chance le servit.

– Une lettre jetée à la poste mercredi dernier ? s’écria le maire, brave bourgeois auquel il se confia, et qui se mit à sa disposition... Écoutez, je crois que je peux vous fournir une indication précieuse... Samedi matin, un vieux rémouleur qui fait toutes les foires du département, le père Charel que j’ai croisé au bout du village, m’a demandé : « Monsieur le maire, une lettre qui n’a pas de timbre, ça part tout de même ? – Dame ! – Et ça arrive à destination ? – Parbleu, seulement il y a un supplément de taxe à payer, voilà tout. »

– Et il habite, le père Charel ?

– Il habite là-bas, tout seul... sur le coteau... la masure après le cimetière... Voulez-vous que je vous accompagne ?

C’était une masure isolée, au milieu d’un verger qu’entouraient de hauts arbres. Quand ils pénétrèrent, trois pies s’envolaient de la niche même, où le chien de garde était attaché. Et le chien n’aboya pas et ne bougea pas à leur approche.

Très étonné, Beautrelet s’avança. La bête était couchée sur le flanc, les pattes raidies, morte.

En hâte, ils coururent vers la maison. La porte était ouverte.

Ils entrèrent. Au fond d’une pièce humide et basse, sur une mauvaise paillasse jetée à même le sol, un homme gisait, tout habillé.

– Le père Charel ! s’écria le maire... Est-ce qu’il est mort, lui aussi ?

Les mains du bonhomme étaient froides, son visage d’une pâleur effrayante, mais le cœur battait encore, d’un rythme faible et lent, et il ne semblait avoir aucune blessure.

Ils essayèrent de le ranimer, et, comme ils n’y parvenaient pas, Beautrelet se mit en quête d’un médecin. Le médecin ne réussit pas davantage. Le bonhomme ne paraissait pas souffrir. On eût dit qu’il dormait simplement, mais d’un sommeil artificiel, comme si on l’avait endormi par hypnose, ou à l’aide d’un narcotique.

Au milieu de la nuit suivante, cependant, Isidore qui le veillait, remarqua que sa respiration devenait plus forte, et que tout son être avait l’air de se dégager des liens invisibles qui le paralysaient.

À l’aube il se réveilla et reprit ses fonctions normales, mangea, but, et se remua. Mais de toute la journée il ne put répondre aux questions du jeune homme, le cerveau comme engourdi encore par une inexplicable torpeur.

Le lendemain, il demanda à Beautrelet :

– Qu’est-ce que vous faites là, vous ?

C’était la première fois qu’il s’étonnait de la présence d’un étranger auprès de lui.

Peu à peu, de la sorte, il retrouva toute sa connaissance. Il parla. Il fit des projets. Mais, quand Beautrelet l’interrogea sur les événements qui avaient précédé son sommeil, il sembla ne pas comprendre.

Et réellement, Beautrelet sentit qu’il ne comprenait pas. Il avait perdu le souvenir de ce qui s’était passé depuis le vendredi précédent. C’était comme un gouffre subit dans la coulée ordinaire de sa vie. Il racontait sa matinée et son après-midi du vendredi, les marchés conclus à la foire, le repas qu’il avait pris à l’auberge. Puis... plus rien... Il croyait se réveiller au lendemain de ce jour.

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