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L'aiguille creuse

Episode 48

Isidore, en effet, avait retourné le carton, et lisait cette petite note, de sa propre écriture : R. de Val3-4Lion.

Il garda le silence durant quelques minutes, il reprit :

– Mon père ne vous avait pas encore fait voir cet instantané ?

– Ma foi, non... et ça m’a étonné quand j’ai vu ça hier... car votre père nous parlait si souvent de vous !

Un nouveau silence, très long. Froberval murmura :

– C’est que j’ai affaire à l’atelier... Nous pourrions peut-être bien rentrer...

Il se tut. Isidore n’avait pas quitté des yeux la photographie, l’examinant dans tous les sens. Enfin, le jeune homme demanda :

– Est-ce qu’il existe, à une petite lieue en dehors de la ville, une auberge du Lion d’Or ?

– Oui, mais oui, à une lieue d’ici.

– Sur la route de Valognes, n’est-ce pas ?

– Sur la route de Valognes, en effet.

– Eh bien, j’ai tout lieu de supposer que cette auberge fut le quartier général des amis de Lupin. C’est de là qu’ils sont entrés en relation avec mon père.

– Quelle idée ! Votre père ne parlait à personne. Il n’a vu personne.

– Il n’a vu personne, mais on s’est servi d’un intermédiaire.

– Quelle preuve en avez-vous ?

– Cette photographie.

– Mais c’est la vôtre ?

– C’est la mienne, mais elle ne fut pas envoyée par moi. Je ne la connaissais même pas. Elle fut prise à mon insu dans les ruines d’Ambrumésy, sans doute par le greffier du juge d’instruction, lequel était, comme vous le savez, complice d’Arsène Lupin.

– Et alors ?

– Cette photographie a été le passeport, le talisman grâce auquel on a capté la confiance de mon père.

– Mais qui ? qui a pu pénétrer chez moi ?

– Je ne sais, mais mon père est tombé dans le piège. On lui a dit, et il a cru, que j’étais aux environs et que je demandais à le voir et que je lui donnais rendez-vous à l’auberge du Lion d’Or.

– Mais c’est de la folie, tout ça ? Comment pouvez-vous affirmer ?

– Très simplement. On a imité mon écriture derrière le carton, et on a précisé le rendez-vous... Route de Valognes, 3 km 400, auberge du Lion. Mon père est venu, et on s’est emparé de lui, voilà tout.

– Soit, murmura Froberval abasourdi, soit... j’admets... les choses se sont passées ainsi... mais tout cela n’explique pas comment il a pu sortir pendant la nuit.

– Il est sorti, en plein jour, quitte à attendre la nuit pour aller au rendez-vous.

– Mais, nom d’un chien, puisqu’il n’a pas quitté sa chambre de toute la journée d’avant-hier !

– Il y aurait un moyen de s’en assurer ; courez au port, Froberval, et cherchez l’un des hommes qui étaient de garde dans l’après-midi d’avant hier... Seulement, dépêchez-vous si vous voulez me retrouver ici.

– Vous partez donc ?

– Oui, je reprends le train.

– Comment !... Mais vous ne savez pas... Votre enquête...

– Mon enquête est terminée. Je sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Dans une heure, j’aurai quitté Cherbourg.

Froberval s’était levé. Il regarda Beautrelet, d’un air absolument ahuri, hésita un moment, puis saisit sa casquette.

– Tu viens, Charlotte ?

– Non, dit Beautrelet, j’aurais encore besoin de quelques renseignements. Laissez-la moi. Et puis nous bavarderons. Je l’ai connue toute petite.

Froberval s’en alla. Beautrelet et la petite fille restèrent seuls dans la salle de l’estaminet. Des minutes s’écoulèrent, un garçon entra, emporta des tasses et disparut.

Les yeux du jeune homme et de l’enfant se rencontrèrent, et avec beaucoup de douceur, Beautrelet mit sa main sur la main de la fillette. Elle le regarda deux ou trois secondes, éperdue, comme suffoquée. Puis, se couvrant brusquement la tête entre ses bras repliés, elle éclata en sanglots.

Il la laissa pleurer et, au bout d’un instant, lui dit :

– C’est toi qui as tout fait, n’est-ce pas, c’est toi qui as servi d’intermédiaire ? C’est toi qui as porté la photographie ? Tu l’avoues, n’est-ce pas ? Et quand tu disais que mon père était dans sa chambre avant-hier, tu savais bien que non, n’est-ce pas, puisque c’est toi qui l’avais aidé à sortir...

Elle ne répondait pas. Il lui dit :

– Pourquoi as-tu fait cela ? On t’a offert de l’argent, sans doute... de quoi t’acheter des rubans... une robe...

Il décroisa les bras de Charlotte et lui releva la tête. Il aperçut un pauvre visage sillonné de larmes, un visage gracieux, inquiétant et mobile de ces fillettes qui sont destinées à toutes les tentations, à toutes les défaillances.

– Allons, reprit Beautrelet, c’est fini, n’en parlons plus... Je ne te demande même pas comment ça s’est passé. Seulement tu vas me dire tout ce qui peut m’être utile !... As-tu surpris quelque chose... un mot de ces gens-là ? Comment s’est effectué l’enlèvement ?

Elle répondit aussitôt :

– En auto... je les ai entendus qui en parlaient.

– Et quelle route ont-ils suivie ?

– Ah ! ça, je ne sais pas.

– Ils n’ont échangé devant toi aucune parole qui puisse nous aider ?

– Aucune... Il y en a un cependant qui a dit : « Y aura pas de temps à perdre... c’est demain matin à huit heures, que le patron doit nous téléphoner là-bas... »

– Où, là-bas ?... rappelle-toi... c’était un nom de ville, n’est-ce pas ?

– Oui... un nom... comme château...

– Châteaubriant ?... Château-Thierry ?

– Non... non...

– Châteauroux ?

– C’est ça... Châteauroux...

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