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L'aiguille creuse

Episode 43

Le bruit doux des sanglots s’élevait comme la plainte triste d’un petit enfant que le chagrin accable. Les épaules marquaient le rythme navrant. Des larmes apparaissaient entre les doigts croisés. Lupin se pencha et, sans toucher Beautrelet, il lui dit d’une voix où il n’y avait pas le moindre accent de raillerie, ni même cette pitié offensante des vainqueurs :

– Ne pleure pas, petit. Ce sont là des coups auxquels il faut s’attendre, quand on se jette dans la bataille, tête baissée comme tu l’as fait. Les pires désastres vous guettent... C’est notre destin de lutteurs qui le veut ainsi. Il faut le subir courageusement.

Puis, avec douceur, il continua :

– Tu avais raison, vois-tu, nous ne sommes pas ennemis. Il y a longtemps que je le sais... Dès la première heure, j’ai senti pour toi, pour l’être intelligent que tu es, une sympathie involontaire... de l’admiration... Et c’est pourquoi je voudrais te dire ceci... ne t’en froisse pas surtout... je serais désolé de te froisser... mais il faut que je te le dise... Eh bien ! renonce à lutter contre moi... Ce n’est pas par vanité que je te le dis... ce n’est pas non plus parce que je te méprise... mais vois-tu... la lutte est trop inégale... Tu ne sais pas... personne ne sait toutes les ressources dont je dispose... Tiens, ce secret de l’Aiguille creuse que tu cherches si vainement à déchiffrer, admets un instant que ce soit un trésor formidable, inépuisable... ou bien un refuge invisible, prodigieux, fantastique... Ou bien les deux peut-être... Songe à la puissance surhumaine que j’en puis tirer ! Et tu ne sais pas non plus toutes les ressources qui sont en moi... tout ce que ma volonté et mon imagination me permettent d’entreprendre et de réussir. Pense donc que ma vie entière – depuis que je suis né, pourrais-je dire – est tendue vers le même but, que j’ai travaillé comme un forçat avant d’être ce que je suis, et pour réaliser dans toute sa perfection le type que je voulais créer, que je suis parvenu à créer. Alors... que peux-tu faire ? Au moment même où tu croiras saisir la victoire, elle t’échappera... il y aura quelque chose à quoi tu n’auras pas songé... un rien... le grain de sable que, moi, j’aurai placé au bon endroit, à ton insu... Je t’en prie, renonce... je serais obligé de te faire du mal, et cela me désole...

Et, lui mettant la main sur le front, il répéta :

– Une deuxième fois, petit, renonce. Je te ferais du mal. Qui sait si le piège où tu tomberas inévitablement n’est pas déjà ouvert sous tes pas ?

Beautrelet dégagea sa figure. Il ne pleurait plus. Avait-il écouté les paroles de Lupin ? On aurait pu en douter à son air distrait. Deux ou trois minutes il garda le silence. Il semblait peser la décision qu’il allait prendre, examiner le pour et le contre, dénombrer les chances favorables ou défavorables. Enfin, il dit à Lupin :

– Si je change le sens de mon article, et si je confirme la version de votre mort, et si je m’engage à ne jamais démentir la version fausse que je vais accréditer, vous me jurez que mon père sera libre ?

– Je te le jure. Mes amis se sont rendus en automobile avec ton père dans une autre ville en province. Demain matin à sept heures, si l’article du Grand Journal est tel que je le demande, je leur téléphone et ils remettront ton père en liberté.

– Soit, fit Beautrelet, je me soumets à vos conditions.

Rapidement, comme s’il trouvait inutile, après l’acceptation de sa défaite, de prolonger l’entretien, il se leva, prit son chapeau, me salua, salua Lupin et sortit.

Lupin le regarda s’en aller, écouta le bruit de la porte qui se refermait et murmura :

– Pauvre gosse...

Le lendemain matin à huit heures, j’envoyai mon domestique me chercher un Grand Journal. Il ne l’apporta qu’au bout de vingt minutes, la plupart des kiosques manquant déjà d’exemplaires.

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