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L'aiguille creuse

Episode 42

Oh ! le joli rire ironique qui animait le visage du jeune homme ! Rire nouveau sur ses lèvres, rire où se sentait l’influence même de Lupin... Et ce tutoiement insolent qui le mettait du premier coup au niveau de son adversaire !... Il reprit :

– Vois-tu, Lupin, ton grand défaut, c’est de croire tes combinaisons infaillibles. Tu te déclares vaincu ! Quelle blague ! Tu es persuadé qu’en fin de compte, et toujours, tu l’emporteras... et tu oublies que les autres peuvent avoir aussi leurs combinaisons. La mienne est très simple, mon bon ami.

C’était délicieux de l’entendre parler. Il allait et venait, les mains dans ses poches, avec la crânerie, avec la désinvolture d’un gamin qui harcèle la bête féroce enchaînée. Vraiment, à cette heure, il vengeait, de la plus terrible des vengeances, toutes les victimes du grand aventurier. Et il conclut :

– Lupin, mon père n’est pas en Savoie. Il est à l’autre bout de la France, au centre d’une grande ville, gardé par vingt de nos amis qui ont ordre de ne pas le quitter de vue jusqu’à la fin de notre bataille. Veux-tu des détails ? Il est à Cherbourg, dans la maison d’un des employés de l’arsenal – arsenal qui est fermé la nuit, et où l’on ne peut pénétrer le jour qu’avec une autorisation et en compagnie d’un guide.

Il s’était arrêté en face de Lupin et le narguait comme un enfant qui fait une grimace à un camarade.

– Qu’en dis-tu, maître ?

Depuis quelques minutes, Lupin demeurait immobile. Pas un muscle de son visage n’avait bougé. Que pensait-il ? À quel acte allait-il se résoudre ? Pour quiconque savait la violence farouche de son orgueil, un seul dénouement était possible : l’effondrement total, immédiat, définitif de son ennemi. Ses doigts se crispèrent. J’eus une seconde la sensation qu’il allait se jeter sur lui et l’étrangler.

– Qu’en dis-tu, maître ? répéta Beautrelet.

Lupin saisit le télégramme qui se trouvait sur la table, le tendit et prononça, très maître de lui :

– Tiens, bébé, lis cela.

Beautrelet devint grave, subitement impressionné par la douceur du geste. Il déplia le papier, et tout de suite, relevant les yeux, murmura :

– Que signifie ?... Je ne comprends pas...

– Tu comprends toujours bien le premier mot, dit Lupin... le premier mot de la dépêche... c’est-à-dire le nom de l’endroit d’où elle fut expédiée... Regarde... Cherbourg.

– Oui... oui... balbutia Beautrelet... oui... Cherbourg... et après ?

– Et après ?... il me semble que la suite n’est pas moins claire : « Enlèvement du colis terminé... camarades sont partis avec lui et attendront instructions jusqu’à huit heures matin. Tout va bien. » Qu’y a-t-il donc là qui te paraisse obscur ? Le mot colis ? Bah on ne pouvait guère écrire M. Beautrelet père. Alors, quoi ? La façon dont l’opération fut accomplie ? Le miracle grâce auquel ton père fut arraché de l’arsenal de Cherbourg, malgré ses vingt gardes du corps ? Bah ! c’est l’enfance de l’art ! Toujours est-il que le colis est expédié. Que dis-tu de cela, bébé ?

De tout son être tendu, de tout son effort exaspéré, Isidore tâchait de faire bonne figure. Mais on voyait le frissonnement de ses lèvres, sa mâchoire qui se contractait, ses yeux qui essayaient vainement de se fixer sur un point. Il bégaya quelques mots, se tut, et soudain, s’affaissant sur lui-même, les mains à son visage, il éclata en sanglots :

– Oh ! papa... papa...

Dénouement imprévu, qui était bien l’écroulement que réclamait l’amour-propre de Lupin, mais qui était autre chose aussi, autre chose d’infiniment touchant et d’infiniment naïf. Lupin eut un geste d’agacement et prit son chapeau, comme excédé par cette crise insolite de sensiblerie. Mais, au seuil de la porte, il s’arrêta, hésita, puis revint, pas à pas, lentement.

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