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L'aiguille creuse

Episode 41

Un grand silence tomba entre eux. Puis Lupin s’avança, et d’une voix sourde, ses yeux dans les yeux de Beautrelet :

– Tu vas courir au Grand Journal...

– Non.

– Tu vas déchirer ton article.

– Non.

– Tu verras le rédacteur en chef.

– Non.

– Tu lui diras que tu t’es trompé.

– Non.

– Et tu écriras un autre article, où tu donneras, de l’affaire d’Ambrumésy, la version officielle, celle que tout le monde a acceptée.

– Non.

Lupin saisit une règle en fer qui se trouvait sur mon bureau, et sans effort la brisa net. Sa pâleur était effrayante. Il essuya des gouttes de sueur qui perlaient à son front. Lui qui jamais n’avait connu de résistance à ses volontés, l’entêtement de cet enfant le rendait fou.

Il imprima ses mains sur l’épaule de Beautrelet et scanda :

– Tu feras tout cela, Beautrelet, tu diras que tes dernières découvertes t’ont convaincu de ma mort, qu’il n’y a pas là-dessus le moindre doute. Tu le diras parce que je le veux, parce qu’il faut qu’on croie que je suis mort. Tu le diras surtout parce que si tu ne le dis pas...

– Parce que si je ne le dis pas ?

– Ton père sera enlevé cette nuit, comme Ganimard et Herlock Sholmès l’ont été.

Beautrelet sourit.

– Ne ris pas... réponds.

Je réponds qu’il m’est fort désagréable de vous contrarier, mais j’ai promis de parler, je parlerai.

– Parle dans le sens que je t’indique.

– Je parlerai dans le sens de la vérité, s’écria Beautrelet ardemment. C’est une chose que vous ne pouvez pas comprendre, vous, le plaisir, le besoin plutôt, de dire ce qui est et de le dire à haute voix. La vérité est là, dans ce cerveau qui l’a découverte, elle en sortira toute nue et toute frémissante. L’article passera donc tel que je l’ai écrit. On saura que Lupin est vivant, on saura la raison pour laquelle il voulait qu’on le crût mort. On saura tout.

Et il ajouta tranquillement :

– Et mon père ne sera pas enlevé.

Ils se turent encore une fois tous les deux, leurs regards toujours attachés l’un à l’autre. Ils se surveillaient. Les épées étaient engagées jusqu’à la garde. Et c’était le lourd silence qui précède le coup mortel. Qui donc allait le porter ?

Lupin murmura :

– Cette nuit à trois heures du matin, sauf avis contraire de moi, deux de mes amis ont ordre de pénétrer dans la chambre de ton père, de s’emparer de lui, de gré ou de force, de l’emmener et de rejoindre Ganimard et Herlock Sholmès.

Un éclat de rire strident lui répondit.

– Mais tu ne comprends donc pas, brigand, s’écria Beautrelet, que j’ai pris mes précautions ? Alors tu t’imagines que je suis assez naïf pour avoir, bêtement, stupidement, renvoyé mon père chez lui, dans la petite maison isolée qu’il occupait en rase campagne ?

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