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L'aiguille creuse

Episode 39

Parlait-il sérieusement ? J’avoue que j’étais fort dérouté. La lutte entre ces deux hommes commençait d’une façon à laquelle je ne comprenais rien. Moi qui avais assisté à la première rencontre de Lupin et de Sholmès, dans le café de la gare du Nord, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler l’allure hautaine des deux combattants, le choc effrayant de leur orgueil sous la politesse de leurs manières, les rudes coups qu’ils se portaient, leurs feintes, leur arrogance.

Ici, rien de pareil, Lupin, lui, n’avait pas changé. Même tactique et même affabilité narquoise. Mais à quel étrange adversaire il se heurtait ! Était-ce même un adversaire ? Vraiment il n’en avait ni le ton ni l’apparence. Très calme, mais d’un calme réel, qui ne masquait pas l’emportement d’un homme qui se contient, très poli mais sans exagération, souriant mais sans raillerie, il offrait avec Arsène Lupin le plus parfait contraste, si parfait même que Lupin me semblait aussi dérouté que moi.

Non, sûrement, Lupin n’avait pas en face de cet adolescent frêle, aux joues roses de jeune fille, aux yeux candides et charmants, non, Lupin n’avait pas son assurance ordinaire. Plusieurs fois, j’observai en lui des traces de gêne. Il hésitait, n’attaquait pas franchement, perdait du temps en phrases doucereuses et en mièvreries.

On aurait dit aussi qu’il lui manquait quelque chose. Il avait l’air de chercher, d’attendre. Quoi ? Quel secours ?

On sonna de nouveau. De lui-même, et vivement, il alla ouvrir.

Il revint avec une lettre.

– Vous permettez, Messieurs ? nous demanda-t-il.

Il décacheta la lettre. Elle contenait un télégramme. Il le lut.

Ce fut en lui comme une transformation. Son visage s’éclaira, sa taille se redressa, et je vis les veines de son front qui se gonflaient. C’était l’athlète que je retrouvais, le dominateur, sûr de lui, maître des événements et maître des personnes. Il étala le télégramme sur la table, et le frappant d’un coup de poing, s’écria :

– Maintenant, monsieur Beautrelet, à nous deux !

Beautrelet se mit en posture d’écouter, et Lupin commença, d’une voix mesurée, mais sèche et volontaire :

– Jetons bas les masques, n’est-ce pas, et plus de fadeurs hypocrites. Nous sommes deux ennemis qui savons parfaitement à quoi nous en tenir l’un sur l’autre, c’est en ennemis que nous agissons l’un envers l’autre, et c’est par conséquent en ennemis que nous devons traiter l’un avec l’autre.

– Traiter ? fit Beautrelet surpris.

– Oui, traiter. Je n’ai pas dit ce mot au hasard, et je le répète, quoi qu’il m’en coûte. Et il m’en coûte beaucoup. C’est la première fois que je l’emploie vis-à-vis d’un adversaire. Mais aussi, je vous le dis tout de suite, c’est la dernière fois. Profitez-en. Je ne sortirai d’ici qu’avec une promesse de vous. Sinon, c’est la guerre.

Beautrelet semblait de plus en plus surpris. Il dit gentiment

– Je ne m’attendais pas à cela... vous me parlez si drôlement ! C’est si différent de ce que je croyais !... Oui, je vous imaginais tout autre... Pourquoi de la colère ? des menaces ? Sommes-nous donc ennemis parce que les circonstances nous opposent l’un à l’autre ? Ennemis... pourquoi ?

Lupin parut un peu décontenancé, mais il ricana en se penchant sur le jeune homme :

– Écoutez, mon petit, il ne s’agit pas de choisir ses expressions. Il s’agit d’un fait, d’un fait certain, indiscutable. Celui-ci : depuis dix ans, je ne me suis pas encore heurté à un adversaire de votre force ; avec Ganimard, avec Herlock Sholmès, j’ai joué comme avec des enfants. Avec vous, je suis obligé de me défendre, je dirai plus, de reculer. Oui, à l’heure présente, vous et moi, nous savons très bien que je dois me considérer comme le vaincu. Isidore Beautrelet l’emporte sur Arsène Lupin. Mes plans sont bouleversés. Ce que j’ai tâché de laisser dans l’ombre, vous l’avez mis en pleine lumière. Vous me gênez, vous me barrez le chemin. Eh bien ! j’en ai assez... Brédoux vous l’a dit inutilement. Moi, je vous le redis, en insistant pour que vous en teniez compte. J’en ai assez.

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