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L'aiguille creuse

Episode 33

Beautrelet chancela, les jambes molles. Il dut s’asseoir.

– Parlez. Que voulez-vous ?

– Le papier. Voici trois jours que je le cherche.

– Je ne l’ai pas.

– Tu mens. Quand je suis entré, je t’ai vu le remettre dans ton portefeuille.

– Après ?

– Après ? Tu t’engageras à rester bien sage. Tu nous embêtes. Laisse-nous tranquilles, et occupe-toi de tes affaires. Nous sommes à bout de patience.

Il s’était avancé, le revolver toujours braqué sur le jeune homme, et il parlait sourdement, en martelant ses syllabes, avec un accent d’une incroyable énergie. L’œil était dur, le sourire cruel. Beautrelet frissonna. C’était la première fois qu’il éprouvait la sensation du danger. Et quel danger ! Il se sentait en face d’un ennemi implacable, d’une force aveugle et irrésistible.

– Et après ? dit-il, la voix étranglée.

– Après ? rien... Tu seras libre...

Un silence. Brédoux reprit :

– Plus qu’une minute. Il faut te décider. Allons, mon bonhomme, pas de bêtises... Nous sommes les plus forts, toujours et partout... Vite, le papier…

Isidore ne bronchait pas, livide, terrifié, maître de lui pourtant, et le cerveau lucide, dans la débâcle de ses nerfs. À vingt centimètres de ses yeux, le petit trou noir du revolver s’ouvrait. Le doigt replié pesait visiblement sur la détente. Il suffisait d’un effort encore...

– Le papier, répéta Brédoux... Sinon...

– Le voici, dit Beautrelet.

Il tira de sa poche son portefeuille et le tendit au greffier qui s’en empara.

– Parfait ! Nous sommes raisonnable. Décidément, il y a quelque chose à faire avec toi... un peu froussard, mais du bon sens. J’en parlerai aux camarades. Et maintenant, je file. Adieu.

Il rentra son revolver et tourna l’espagnolette de la fenêtre. Du bruit résonna dans le couloir.

– Adieu, fit-il, de nouveau... il n’est que temps.

Mais une idée l’arrêta. D’un geste il vérifia le portefeuille.

– Tonnerre... grinça-t-il, le papier n’y est pas... Tu m’as roulé.

Il sauta dans la pièce. Deux coups de feu retentirent. Isidore à son tour avait saisi son pistolet et il tirait.

– Raté, mon bonhomme, hurla Brédoux, ta main tremble... tu as peur...

Ils s’empoignèrent à bras-le-corps et roulèrent sur le parquet. À la porte on frappait à coups redoublés.

Isidore faiblit, tout de suite dominé par son adversaire. C’était la fin. Une main se leva au-dessus de lui, armée d’un couteau, et s’abattit. Une violente douleur lui brûla l’épaule. Il lâcha prise.

Il eut l’impression qu’on fouillait dans la poche intérieure de son veston et qu’on saisissait le document. Puis, à travers le voile baissé de ses paupières, il devina l’homme qui franchissait le rebord de la fenêtre...

Les mêmes journaux qui, le lendemain matin, relataient les derniers épisodes survenus au château d’Ambrumésy, le truquage de la chapelle, la découverte du cadavre d’Arsène Lupin et du cadavre de Raymonde, et enfin le meurtre de Beautrelet par Brédoux, greffier du juge d’instruction, les mêmes journaux annonçaient les deux nouvelles suivantes :

La disparition de Ganimard, et l’enlèvement, en plein jour, au cœur de Londres, alors qu’il allait prendre le train pour Douvres, l’enlèvement d’Herlock Sholmès.

Ainsi donc, la bande de Lupin, un instant désorganisée par l’extraordinaire ingéniosité d’un gamin de dix-sept ans, reprenait l’offensive, et du premier coup, partout et sur tous les points, demeurait victorieuse. Les deux grands adversaires de Lupin, Sholmès et Ganimard supprimés. Beautrelet, hors de combat. Plus personne qui fût capable de lutter contre de tels ennemis.

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