la maison d'édition de séries littéraires

L'aiguille creuse

Episode 31

Le sable craqua. Beautrelet courut vers la fenêtre et se pencha.

– Il n’y a plus personne... mais la plate-bande est foulée... on relèvera facilement les empreintes.

Il ferma la fenêtre et vint se rasseoir.

– Vous voyez, monsieur le Juge d’instruction, l’ennemi ne prend même plus de précautions... il n’en a plus le temps... lui aussi sent que l’heure presse. Hâtons-nous donc, et parlons puisqu’ils ne veulent pas que je parle.

Il posa sur la table le document et le maintint déplié.

– Avant tout, une remarque. Il n’y a sur ce papier, en dehors de points, que des chiffres. Et, dans les trois premières lignes et la cinquième – les seules dont nous ayons à nous occuper, car la quatrième semble d’une nature tout à fait différente – n’y a pas un de ces chiffres qui soit plus élevé que le chiffre 5. Nous avons donc bien des chances pour que chacun de ces chiffres représente une des cinq voyelles, et dans l’ordre alphabétique. Inscrivons le résultat. Il inscrivit sur une feuille à part :

e . a . a . . e . . e . a .

. a . . a . . . e . e . . e . o i . e . . e .

. o u . . e . o . . . e . . o . . e

a i . u i . . e . . e u . e

Puis il reprit :

– Comme vous voyez, cela ne donne pas grand-chose. La clef est à la fois très facile – puisqu’on s’est contenté de remplacer les voyelles par des chiffres et les consonnes par des points – et très difficile, sinon impossible, puisqu’on ne s’est pas donné plus de mal pour compliquer le problème.

– Il est de fait qu’il est suffisamment obscur.

– Essayons de l’éclaircir. La seconde ligne est divisée en deux parties, et la deuxième partie se présente de telle façon qu’il est tout à fait probable qu’elle forme un mot. Si nous tâchons maintenant de remplacer les points intermédiaires par des consonnes, nous concluons, après tâtonnement, que les seules consonnes qui peuvent logiquement servir d’appui aux voyelles ne peuvent logiquement produire qu’un mot, un seul mot : « demoiselles ».

– Il s’agirait alors de Mlle de Gesvres et de Mlle de Saint-Véran ?

– En toute certitude.

– Et vous ne voyez rien d’autre ?

– Si. Je note encore une solution de continuité au milieu de la dernière ligne, et si j’effectue le même travail sur le début de la ligne, je vois aussitôt qu’entre les deux diphtongues ai et ui, la seule consonne qui puisse remplacer le point est un g, et que, quand j’ai formé le début de ce mot aigui, il est naturel et indispensable que j’arrive avec les deux points suivants et l’e final au mot aiguille.

– En effet... le mot aiguille s’impose.

– Enfin, pour le dernier mot, j’ai trois voyelles et trois consonnes. Je tâtonne encore, j’essaie toutes les lettres les unes après les autres, et, en partant de ce principe que les deux premières lettres sont des consonnes, je constate que quatre mots peuvent s’adapter : les mots fleuve, preuve, pleure et creuse. J’élimine les mots fleuve, preuve et pleure comme n’ayant aucune relation possible avec une aiguille, et je garde le mot creuse.

– Ce qui fait aiguille creuse. J’admets que votre solution soit juste, mais en quoi nous avance-t-elle ?

– En rien, fit Beautrelet, d’un ton pensif. En rien, pour le moment... plus tard, nous verrons... J’ai idée, moi, que bien des choses sont incluses dans l’accouplement énigmatique de ces deux mots : aiguille creuse. Ce qui m’occupe, c’est plutôt la matière du document, le papier dont on s’est servi... Fabrique-t-on encore cette sorte de parchemin un peu granité ? Et puis cette couleur d’ivoire... Et ces plis... l’usure de ces quatre plis... et enfin, tenez, ces marques de cire rouge, par-derrière...

À ce moment, Beautrelet fut interrompu. C’était le greffier Brédoux qui ouvrait la porte et qui annonçait l’arrivée subite du procureur général.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter