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L'aiguille creuse

Episode 2

La première, Suzanne courut au petit boudoir qui séparait le grand salon de la chambre de son père. Mais dès l’entrée, un spectacle affreux la terrifia. À la lueur oblique de la lune on apercevait à terre deux corps inanimés, couchés l’un près de l’autre.

– Père !... père !... c’est toi ?... qu’est-ce que tu as ? s’écria-t-elle affolée, penchée sur l’un d’eux.

Au bout d’un instant, le comte de Gesvres remua. D’une voix brisée, il dit :

– Ne crains rien... je ne suis pas blessé... Et Daval ? est-ce qu’il vit ? le couteau ?... le couteau ?...

À ce moment, deux domestiques arrivaient avec des bougies. Raymonde se jeta devant l’autre corps et reconnut Jean Daval, le secrétaire et l’homme de confiance du comte. Sa figure avait déjà la pâleur de la mort.

Alors elle se leva, revint au salon, prit, au milieu d’une panoplie accrochée au mur, un fusil qu’elle savait chargé, et passa sur le balcon. Il n’y avait, certes, pas plus de cinquante à soixante secondes que l’individu avait mis le pied sur la première barre de l’échelle. Il ne pouvait donc être bien loin d’ici, d’autant plus qu’il avait eu la précaution de déplacer l’échelle pour qu’on ne pût s’en servir. Elle l’aperçut bientôt, en effet, qui longeait les débris de l’ancien cloître. Elle épaula, visa tranquillement et fit feu. L’homme tomba.

– Ça y est ! ça y est ! proféra l’un des domestiques, on le tient celui-là. J’y vais.

– Non, Victor, il se relève... descendez l’escalier, et filez sur la petite porte. Il ne peut se sauver que par là.

Victor se hâta, mais avant même qu’il ne fût dans le parc, l’homme était retombé. Raymonde appela l’autre domestique.

– Albert, vous le voyez là-bas ? près de la grande arcade ?...

– Oui, il rampe dans l’herbe... il est fichu...

– Surveillez-le d’ici.

– Pas moyen qu’il échappe. À droite des ruines, c’est la pelouse découverte...

– Et Victor garde la porte à gauche, dit-elle en reprenant son fusil.

– N’y allez pas, Mademoiselle !

– Si, si, dit-elle, l’accent résolu, les gestes saccadés, laissez-moi... il me reste une cartouche... S’il bouge...

Elle sortit. Un instant après, Albert la vit qui se dirigeait vers les ruines. Il lui cria de la fenêtre :

– Il s’est traîné derrière l’arcade. Je ne le vois plus... attention, Mademoiselle...

Raymonde fit le tour de l’ancien cloître pour couper toute retraite à l’homme, et bientôt Albert la perdit de vue. Au bout de quelques minutes, ne la revoyant pas, il s’inquiéta, et, tout en surveillant les ruines, au lieu de descendre par l’escalier, il s’efforça d’atteindre l’échelle. Quand il y eut réussi, il descendit rapidement et courut droit à l’arcade près de laquelle l’homme lui était apparu pour la dernière fois. Trente pas plus loin, il trouva Raymonde qui cherchait Victor.

– Eh bien ? fit-il.

– Impossible de mettre la main dessus, dit Victor.

– La petite porte ?

– J’en viens... voici la clef.

– Pourtant... il faut bien...

– Oh ! son affaire est sûre... D’ici dix minutes, il est à nous, le bandit.

Le fermier et son fils, réveillés par le coup de fusil, arrivaient de la ferme dont les bâtiments s’élevaient assez loin sur la droite, mais dans l’enceinte des murs ; ils n’avaient rencontré personne.

– Parbleu, non, fit Albert, le gredin n’a pas pu quitter les ruines... On le dénichera au fond de quelque trou.

Ils organisèrent une battue méthodique, fouillant chaque buisson, écartant les lourdes traînes de lierre enroulées autour du fût des colonnes. On s’assura que la chapelle était bien fermée et qu’aucun des vitraux n’était brisé. On contourna le cloître, on visita tous les coins et recoins. Les recherches furent vaines.

Une seule découverte à l’endroit même où l’homme s’était abattu, blessé par Raymonde, on ramassa une casquette de chauffeur, en cuir fauve. Sauf cela, rien.

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