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L'aiguille creuse

Episode 18

Il y eut un silence un peu solennel, où se prolongèrent les syllabes du nom fameux. Arsène Lupin, le grand aventurier, le roi des cambrioleurs, était-ce possible que ce fût lui l’adversaire vaincu, et cependant invisible, après lequel on s’acharnait en vain depuis plusieurs jours ? Mais Arsène Lupin pris au piège, arrêté, pour un juge d’instruction, c’était l’avancement immédiat, la fortune, la gloire !

Ganimard n’avait pas bronché. Isidore lui dit :

– Vous êtes de mon avis, n’est-ce pas, Monsieur l’inspecteur ?

– Parbleu !

– Vous non plus, n’est-ce pas, vous n’avez jamais douté que ce fût lui l’organisateur de cette affaire ?

– Pas une seconde ! La signature y est. Un coup de Lupin, ça diffère d’un autre coup comme un visage d’un autre visage. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux.

– Vous croyez... vous croyez... répétait M. Filleul.

– Si je crois ! s’écria le jeune homme. Tenez, rien que ce petit fait : sous quelles initiales ces gens-là correspondent-ils entre eux ? A. L. N., c’est-à-dire la première lettre du nom d’Arsène, la première et la dernière du nom de Lupin.

– Ah ! fit Ganimard, rien ne vous échappe. Vous êtes un rude type, et le vieux Ganimard met bas les armes.

Beautrelet rougit de plaisir et serra la main que lui tendait l’inspecteur. Les trois hommes s’étaient rapprochés du balcon, et leur regard s’étendait sur le champ des ruines. M. Filleul murmura :

– Alors, il serait là.

Il est là, dit Beautrelet, d’une voix sourde. Il est là depuis la minute même où il est tombé. Logiquement et pratiquement, il ne pouvait s’échapper sans être aperçu de Mlle de Saint-Véran et des deux domestiques.

– Quelle preuve en avez-vous ?

– La preuve, ses complices nous l’ont donnée. Le matin même, l’un d’eux se déguisait en chauffeur, vous conduisait ici...

– Pour reprendre la casquette, pièce d’identité.

– Soit, mais aussi, mais surtout, pour visiter les lieux, se rendre compte, et voir par lui-même ce qu’était devenu le patron.

– Et il s’est rendu compte ?

– Je le suppose, puisqu’il connaissait la cachette, lui. Et je suppose que l’état désespéré de son chef lui fut révélé, puisque, sous le coup de l’inquiétude, il a commis l’imprudence d’écrire ce mot de menace : « Malheur à la jeune fille si elle a tué le patron. »

– Mais ses amis ont pu l’enlever par la suite ?

– Quand ? Vos hommes n’ont pas quitté les ruines. Et puis où l’aurait-on transporté ? Tout au plus à quelques centaines de mètres de distance, car on ne fait pas voyager un moribond... et alors vous l’auriez trouvé. Non, vous dis-je, il est là. Jamais ses amis ne l’auraient arraché à la plus sûre des retraites. C’est là qu’ils ont amené le docteur, tandis que les gendarmes couraient au feu comme des enfants.

– Mais comment vit-il ? Pour vivre, il faut des aliments, de l’eau !

– Je ne puis rien dire... je ne sais rien... mais il est là, je vous le jure. Il est là parce qu’il ne peut pas ne pas y être. J’en suis sûr comme si je le voyais, comme si je le touchais. Il est là.

Le doigt tendu vers les ruines, il dessinait dans l’air un petit cercle qui diminuait peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un point. Et ce point, les deux compagnons le cherchaient éperdument, tous deux penchés sur l’espace, tous deux émus de la même foi que Beautrelet et frissonnants de l’ardente conviction qu’il leur avait imposée. Oui, Arsène Lupin était là. En théorie comme en fait, il y était, ni l’un ni l’autre n’en pouvaient plus douter.

Et il y avait quelque chose d’impressionnant et de tragique à savoir que, dans quelque refuge ténébreux, gisait à même le sol, sans secours, fiévreux, épuisé, le célèbre aventurier.

– Et s’il meurt ? prononça M. Filleul à voix basse.

– S’il meurt, dit Beautrelet, et que ses complices en aient la certitude, veillez au salut de Mlle de Saint-Véran, Monsieur le juge, car la vengeance sera terrible.

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