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L'aiguille creuse

Episode 17

Beautrelet n’attendit point de réponse à sa question. On eût dit qu’il se hâtait pour la faire lui-même et couper court à tout commentaire. Il repartit aussitôt :

– Donc, c’est Jean Daval qui conduit les trois cambrioleurs jusqu’à ce salon. Tandis qu’il s’y trouve avec celui qu’ils appellent leur chef, un bruit se fait entendre dans le boudoir. Daval ouvre la porte. Reconnaissant M. de Gesvres, il se précipite vers lui, armé du couteau. M. de Gesvres réussit à lui arracher ce couteau, l’en frappe, et tombe lui-même frappé d’un coup de poing par cet individu que les deux jeunes filles devaient apercevoir quelques minutes après.

De nouveau, M. Filleul et l’inspecteur se regardèrent. Ganimard hocha la tête d’un air déconcerté. Le juge reprit :

– Monsieur le comte, dois-je croire que cette version est exacte ?...

M. de Gesvres ne répondit pas.

– Voyons, Monsieur le comte, votre silence nous permettrait de supposer...

Très nettement, M. de Gesvres prononça :

– Cette version est exacte en tous points.

Le juge sursauta.

– Alors je ne comprends pas que vous ayez induit la justice en erreur. Pourquoi dissimuler un acte que vous aviez le droit de commettre, étant en légitime défense ?

– Depuis vingt ans, dit M. de Gesvres, Daval travaillait à mes côtés. J’avais confiance en lui. Il m’a rendu des services inestimables. S’il m’a trahi, à la suite de je ne sais quelles tentations, je ne voulais pas du moins, en souvenir du passé, que sa trahison fût connue.

– Vous ne vouliez pas, soit, mais vous deviez...

– Je ne suis pas de votre avis, Monsieur le juge d’instruction. Du moment qu’aucun innocent n’était accusé de ce crime, mon droit absolu était de ne pas accuser celui qui fut à la fois le coupable et la victime. Il est mort. J’estime que la mort est un châtiment suffisant.

– Mais maintenant, Monsieur le comte, maintenant que la vérité est connue, vous pouvez parler.

– Oui. Voici deux brouillons de lettres écrites par lui à ses complices. Je les ai pris dans son portefeuille, quelques minutes après sa mort.

– Et le mobile du vol ?

– Allez à Dieppe, au 18 de la rue de la Barre. Là demeure une certaine Mme Verdier. C’est pour cette femme qu’il a connue il y a deux ans, pour subvenir à ses besoins d’argent, que Daval a volé.

Ainsi tout s’éclairait. Le drame sortait de l’ombre et peu à peu apparaissait sous un véritable jour.

– Continuons, dit M. Filleul, après que le comte se fut retiré.

– Ma foi, dit Beautrelet gaiement, je suis à peu près au bout de mon rouleau.

– Mais le fugitif, le blessé ?

– Là-dessus, Monsieur le juge d’instruction, vous en savez autant que moi... Vous avez suivi son passage dans l’herbe du cloître... vous savez...

– Oui, je sais... mais, depuis, ils l’ont enlevé, et ce que je voudrais, ce sont des indications sur cette auberge...

Isidore Beautrelet éclata de rire.

– L’auberge ! L’auberge n’existe pas ! c’est un truc pour dépister la justice, un truc ingénieux puisqu’il a réussi.

– Cependant, le docteur Delattre affirme...

– Eh ! justement, s’écria Beautrelet, d’un ton de conviction. C’est parce que le docteur Delattre affirme qu’il ne faut pas le croire. Comment ! le docteur Delattre n’a voulu donner sur toute son aventure que les détails les plus vagues ! il n’a voulu rien dire qui pût compromettre la sûreté de son client... Et voilà tout à coup qu’il attire l’attention sur une auberge ! Mais soyez certain que, s’il a prononcé ce mot d’auberge, c’est qu’il lui fut imposé. Soyez certain que toute l’histoire qu’il nous a servie lui fut dictée sous peine de représailles terribles. Le docteur a une femme et une fille. Et il les aime trop pour désobéir à des gens dont il a éprouvé la formidable puissance. Et c’est pourquoi il a fourni à vos efforts la plus précise des indications.

– Si précise qu’on ne peut trouver l’auberge.

– Si précise que vous ne cessez pas de la chercher, contre toute vraisemblance, et que vos yeux se sont détournés du seul endroit où l’homme puisse être, de cet endroit mystérieux qu’il n’a pas quitté, qu’il n’a pas pu quitter depuis l’instant où, blessé par Mlle de Saint-Véran, il est parvenu à s’y glisser, comme une bête dans sa tanière.

– Mais où, sacrebleu ?...

– Dans les ruines de la vieille abbaye.

– Mais il n’y a plus de ruines ! Quelques pans de mur ! Quelques colonnes !

– C’est là qu’il s’est terré, Monsieur le juge d’instruction, cria Beautrelet avec force, c’est là qu’il faut borner vos recherches ! C’est là, et pas ailleurs, que vous trouverez Arsène Lupin.

– Arsène Lupin ! s’exclama M. Filleul en sautant sur ses jambes.

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