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L'aiguille creuse

Episode 11

L’après-midi s’avançait. Le juge retourna dans les ruines du vieux cloître, en ayant soin d’en interdire l’entrée à tous les curieux, et patiemment, avec méthode, divisant le terrain en parcelles successivement étudiées, il dirigea lui-même les investigations. Mais, à la fin du jour, il n’était guère plus avancé, et il déclara devant une armée de reporters qui avaient envahi le château :

– Messieurs, tout nous laisse supposer que le blessé est là, à portée de notre main, tout, sauf la réalité des faits. Donc, à notre humble avis, il a dû s’échapper, et c’est dehors que nous le trouverons.

Par précaution cependant, il organisa, d’accord avec le brigadier, la surveillance du parc, et, après, un nouvel examen des deux salons et une visite complète du château, après s’être entouré de tous les renseignements nécessaires, il reprit la route de Dieppe en compagnie du substitut.

La nuit vint. Le boudoir devant rester clos, on avait transporté le cadavre de Jean Daval dans une autre pièce. Deux femmes du pays le veillaient, secondées par Suzanne et Raymonde. En bas, sous l’œil attentif du garde champêtre, que l’on avait attaché à sa personne, le jeune Isidore Beautrelet sommeillait sur le banc de l’ancien oratoire. Dehors, les gendarmes, le fermier et une douzaine de paysans s’étaient postés parmi les ruines et le long des murs.

Jusqu’à onze heures, tout fut tranquille, mais à onze heures dix, un coup de feu retentit de l’autre côté du château.

– Attention, hurla le brigadier. Que deux hommes restent ici !... Fossier et Lecanu... Les autres au pas de course.

Tous, ils s’élancèrent et doublèrent le château par la gauche. Dans l’ombre, une silhouette s’esquiva. Puis, tout de suite, un second coup de feu les attira plus loin, presque aux limites de la ferme. Et soudain, comme ils arrivaient en troupe à la haie qui borde le verger, une flamme jaillit à droite de la maison réservée au fermier, et d’autres flammes aussitôt s’élevèrent en colonne épaisse. C’était une grange qui brûlait, bourrée de paille jusqu’à son faîte.

– Les coquins ! cria le brigadier Quevillon, c’est eux qui ont mis le feu. Sautons dessus, mes enfants. Ils ne peuvent pas être loin.

Mais la brise courbant les flammes vers le corps de logis, avant tout il fallut parer au danger. Ils s’y employèrent tous avec d’autant plus d’ardeur que M. de Gesvres, accouru sur le lieu du sinistre, les encouragea par la promesse d’une récompense. Quand on se fut rendu maître de l’incendie, il était deux heures du matin. Toute poursuite eût été vaine.

– Nous verrons cela au grand jour, dit le brigadier... pour sûr ils ont laissé des traces... on les retrouvera.

– Et je ne serai pas fâché, ajouta M. de Gesvres, de savoir la raison de cette attaque. Mettre le feu à des bottes de paille me paraît bien inutile.

– Venez avec moi, Monsieur le comte... la raison, je vais peut-être vous la dire.

Ensemble ils arrivaient aux ruines du cloître. Le brigadier appela :

– Lecanu ?... Fossier ?...

D’autres gendarmes cherchaient déjà leurs camarades laissés en faction. On finit par les découvrir à l’entrée de la petite porte. Ils étaient étendus à terre, ficelés, bâillonnés, un bandeau sur les yeux.

– Monsieur le comte, murmura le brigadier tandis qu’on les délivrait, nous avons été joués comme des enfants.

– En quoi ?

– Les coups de feu... l’attaque... l’incendie... tout cela des blagues pour nous attirer là-bas... Une diversion... Pendant ce temps, on ligotait nos deux hommes et l’affaire était faite.

– Quelle affaire ?

– L’enlèvement du blessé, parbleu !

– Allons donc, vous croyez ?

– Si je crois ! C’est la vérité certaine. Voilà bien dix minutes que l’idée m’en est venue. Mais je ne suis qu’un imbécile de ne pas y avoir pensé plus tôt. On les aurait tous pincés.

Quevillon frappa du pied dans un subit accès de rage.

– Mais où, sacrédié ? Par où sont-ils passés ? Par où l’ont-ils enlevé ? Et lui, le gredin, où se cachait-il ? Car enfin, quoi ! on a battu le terrain toute la journée, et un individu ne se cache pas dans une touffe d’herbe, surtout quand il est blessé. C’est de la magie, ces histoires-là !...

Le brigadier Quevillon n’était pas au bout de ses étonnements. À l’aube, quand on pénétra dans l’oratoire qui servait de cellule au jeune Beautrelet, on constata que le jeune Beautrelet avait disparu. Sur une chaise, courbé, dormait le garde champêtre. À côté de lui, il y avait une carafe et deux verres. Au fond de l’un de ces verres, on apercevait un peu de poudre blanche.

Après examen, il fut prouvé, d’abord que Beautrelet avait administré un narcotique au garde champêtre, qu’il n’avait pu s’échapper que par une fenêtre, située à deux mètres cinquante de hauteur – et enfin, détail charmant, qu’il n’avait pu atteindre cette fenêtre qu’en utilisant comme marchepied le dos de son gardien.

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